[CHRONIQUE] Le son industriel (Neu! - Neu!75, 1975 / Joy Division - Unknown Pleasures, 1979)
Düsseldorf… Manchester… inutile de chercher une coïncidence, ce n’est pas un hasard si deux des principaux foyers industriels d’Europe ont enfanté Neu ! et Joy Division, et leur musique que certains ont pu appeler « industrielle ». Les allemand de Neu ! (au sein duquel officient deux anciens transfuges de Kraftwerk) publient en 1975 leur deuxième album, trois ans après un premier essai également très réussi. Neu ! 75 en reprend d’ailleurs les bases répétitives et psychédéliques, y apportant une touche noire et torturée qui inaugure deux grands mouvements de la musique rock de la fin des années 70 : le punk (Clash, Sex pistols et consorts) et new-wave (Joy Division, Cure, Siouxie & Banshees…). Du fameux stuido de Conny Planck à Cologne, les allemands de Neu ! ont greffé quelques synthétiseurs sur des ambiances lentes et hypnotiques (Leb’s Wohl, SeeLand), ou sur des roulements de toms métronomiques (Isi). C’est une véritable pierre angulaire, annonçant les expérimentations minimalistes d’un Brian Eno (Leb’s Wohl , et ses notes de pianos éparses sur fond de ressac atmosphériques), quelque part entre Tangerine Dreams ou un interlude de la ZDF. La basculement a lieu sur Hero : la rythmique devient binaire, les guitares saturent, et le chanteur (Klaus Dinger) éructe comme on n’a jamais entendu : on sait à présent ce qu’écoutait Johnny Rotten / John Lydon. Sept minutes de rage non contenue, auxquelles succèdent dix minutes de transe inninterrompue (E-Musik), préfigurant en vrac le Bowie de Heroes, le Cure de Faith ou Le Joy Division de Unknown Pleasures : rythmique métronomique passée au flanger, motifs bruitistes,…. Le titre After Eight enfonce encore le clou et réalise la prouesse de combiner les effets de Roxy Music, la rage des Stooges, dans un délire annonçant la noisy pop des années 90 … Pour résumer, Neu! 75 ne comporte que six plages, chacune d’entre elle faisant un peu plus sortir la musique des années 70 pour aller explorer de nouveaux territoires étranges, méditatifs ou inquiétants.
Cet OVNI aurait pu en rester un. Comme les albums du Velvet ou de Can, on peut parier qu’aucun de ses émules ne l’a reçu sans en subir une influence durable : ambiances plombées , riffs de guitares destructurés, percussions nébuleuses : on retrouve bien tous ses éléments dans le premier album de Joy Division. Le producteur de Unknown Pleasures, Martin Hannett, y entretient une atmosphère angoissante, tout en roulement de tambours cotonneux, guitares stridentes et aggressives et touches de sons synthétiques sombres (Day Of the Lords). Le son a une filiation avec Neu !, c’est sûr, surtout dans l’agencement des espaces, mais aussi une personnalité propre, torturée et inquiète. La basse haut perchée (She’s Lost Control) de Peter Hook , qui assure régulièrment la partie mélodique,et la voix de crooner morbide de Ian Curtis y sont pour quelque chose. Sans parler de la structures de chansons, pop , quoiqu’on en dise – et c’est bien le génie de Joy Division d’avoir réinventé la pop pour l’envoyer sur des chemins autrement plus dangereux que ce qu’elle empruntait jusque là. Comme il est dit dès l’intro de Disorder :
I've been waiting for a guide to come
And take me by the hand
Could these sensations make me feel
The pleasures of a normal man?
Un voyage sans retour dans les friches industrielles de Manchester, entre atelier de soudage et laminoir, sur un tempo lugubre , et sur fond de guitares déchiquetées, Day Of the Lords est un des nombreux titres forts de Unknown Pleasures à faire écho à Neu !, l’expressionnisme et la montée en apothéose en plus. D’autres titres s’enfoncent encore plus en avant dans une transe nihiliste (Candidate), des ambiances épileptiques (New Dawn Fades) ou glaciale (Wilderness) d’où emergent parfois les guitares crispées de Bernard Albrecht (Shadowplay).
Confusion in her eyes that says it all.
She's lost control.
And she's clinging to the nearest passerby,
She's lost control.
And she gave away the secrets of her past,
And said "I've lost control again",
L’ensemble, monochrome, crépusculaire, est glaçant comme une soirée avant un bombardement, et les intonations de Ian Curtis (I Remember Nothing), tel un Frank Sinatra d’outre tombe, ne seront pas là pour rassurer. Avec Joy Division, tout un pan du rock –anglais notamment- se drape dans des habits noirs pour plusieurs années (qu’on pense aux poids lourds des eighties Cure, Depeche Mode). C’est paradoxalemnt avec la mort de Ian Curtis l’année suivante que les survivants de Joy Division, rebaptisés New Order, se tourneront vers une musique carrément hédoniste. Mais c’est un autre chapitre.
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