[CHRONIQUE] Sections rythmiques (Grace Jones - Nightclubbing, 1981 / Talking Heads, Speaking In Tongues, 1983)
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Ecouter du prog rock assis en tailleur, pogoter sur des guitares cradoques ou headbanger sur des rythmes ultra binaires, c’est très bien, mais cela ferait presque oublier que dans les années 50 une composante essentielle de la musique populaire (dont le rock’n roll) était bien le swing , le groove, la syncope, bref, ce qui porte n’importe quel auditeur à se bouger le fondement, même s’il n’est pas un adepte du dancefloor. D’où une composante rythmique (en gros : basse/batterie) essentielle, qui s’est pourtant un peu perdue dans la pop beatlesienne et ses avatars, contrairement à la musique afro-américaine qui a toujours su imposer la rythmique aux avants postes : du funk de James Brown (et son fabuleux bassiste Bootsy Collins) à la disco classieuse de Chic (et son non moins fabuleux Bernard Edward), en passant par tout ce que le funk, la soul et le rythm’n blues ont donné de meilleur (Sly, Funkadelic, etc…).
Parmi les sections rythmiques légendaires du début des années 80, retenons ces deux formations : Sly & Robbie , cœur nucléaire de l’album Nightcubbing, signé Grace Jones, et le couple – à la scène comme à la ville – Tina Weymouth/Chris Frantz du groupe Talking Head – et occasionnellement Tom Tom Club.
Pas un titre sur ces deux albums qui n’incline pas à se trémousser. On est loin d’une disco binaire et décerebrée , encore plus loin de la Chenille de la Bande à Basile. Enregistrés tous deux au Compass Studio de Nassau, avec les meilleurs requins de studio de l’époque (Wally Badarou au synthé malin sur les deux disques), ils ont su faire parler la poudre… à moins qu’ils ne se la soient fourré au fond des narines, c’est possible aussi.
Sly & Robbie donc. Les dieux jamaïcains du riddim, ces riffs rythmiques issus du reggae. Sly Dubar et Robbie Shakespeare ont déjà mis à contribution leurs talents sur moult albums cultes des années 70 : c’est le jeune Robbie qu’on entend sur le solo de basse en intro de Concrete Jungle , sur Catch a Fire de Bob Marley, et c'est donc lui qui rend ce morceau inoubliable. Sly & Robbie, c'est aussi le duo constitué à qui on doit les albums reggae de Gainsbourg, et qui outre une participation active à moult albums de reggae (Black Uhuru) ont aussi collaboré avec toute la jet set , de Bob Dylan, à Mick Jagger en passant par Sting , Robert Palmer, Tom Tom Club, Tricky ou encore New Order
Leur son est indissociable de la pièce maîtresse de Grace Jones, la négresse extraterrestre, mannequin XXL et avaleuse de Citroëns. Produit par Chris Blackwell pour Island, c’est une chakchouka heureuse de titres new wave revisités à la sauce reggae/dub (Nightcubbing, Art Groupie) , de tango futuristes (I've seen this face before), de proto drum n’ bass (Pull Up the bumper), de bossa revisitée (I've Done it Again) portés par la voix de Grace Jones aussi froide et automatique que le reste de la production respire le punch coco et le banana Daiquiri. Des reprises pour l’essentiel (Piazzola, Vanda&Young, Sting, et même Iggy Pop), souvent méconnaissable, traitée à coup de guitares wah-wah , de lignes de synthés crapoteux, et partout la basse de Robbie en avant, secondée par les percus de son compère Sly. Un exemple parmi d'autres, le titre d'intro Walking in the Rain, dans lequel la voix de Grace Jones semble celle d'un répliquant, alors que les synthés qui donnent le change sont eux 100% analogiques et monophoniques, serpentant sur le son en arrière plan d'une faune d'instruments tropicaux ( cuicas, woodblocks, crécelles...)
Même impression de new wave sous euphorisant sur le « Speaking In tongues » des Talking Heads. On est là sur une grosse machine funk bien huilée, et c’est bien satisfaisant.. Les Talking Heads laisse un peu de côté le versant intello si brillant de leur précédent album ( Remain In Light, chef d’œuvre ) pour une musique plus instantanée et jouissive, inspiré autant du grand musicien nigérian Fela comme du groupe de funk psychédélique Funkadelic. Dès le titre d’ouverture Burning Down the House, la basse de Tina Weymouth est énorme dans le mix. On retrouve sa Mustang en goguette tout au long de l’album : sautillante (Making Flippy Floppy), groovy (Girlfriend is better), chaloupée sur Slippery People ou funky sur Moon Rocks, mélodique (Swamp) , en ostinato sur This must be the place etc. etc.
Comme chez Grace Jones, un élément qui fait le charme de l’album c’est ce contraste chaud froid entre la rythmique à réveiller les morts et le chant crispé et autistique du génial David Byrne, déclamant des textes aigre doux sur un savant mix de cocottes funky, chœurs soul, synthés déjantés intrervenant toujours fort à propos, alors que parfois déboule un violon psychédélique (Making Flippy Floppy) … Brian Eno de sortie au Macumba, en somme…
Bien que produit au tournant des années 70/80, à l’apogée de la mode disco et lors de l’apparition du rap (qu’on appelait alors hip-hop), ces deux albums demeurent des œuvres assez spéciales dans le paysage musical. Déconstruisant les musiques blacks de la décennie précédente pour mieux les reconstruire, avec beaucoup de subtilité, d’intelligence et de corps, et un affranchissement des frontières raciales difficilement imaginables aujourd'hui, on retrouvera difficilement de successeurs dans les genres des années suivantes. Non que les structures rythmiques aient disparu des compositions… Mais trop de patterns joués sur séquenceurs, trop de ProTools, moins de musiciens de la trempe de Sly/Robbie et Tina/Chris, c’est sûr les mauvais danseurs auront les arguments pour ne pas lever le Q de leur chaise.
Talking Heads, Girlfriend is Better live , https://www.youtube.com/watch?v=9r7X3f2gFz4
Grace Jones, Walking In the rain, live, https://www.youtube.com/watch?v=ifhcWeXIOZs
Chronique Pitchfork : https://pitchfork.com/reviews/albums/19222-grace-jones-nightclubbing-deluxe-edition/
https://pitchfork.com/reviews/albums/talking-heads-speaking-in-tongues/