[CHRONIQUE] Froid Bipolaire (Robert Wyatt - Rock Bottom, 1974 / John Cale - Music for a New Society, 1982)
Il y a de ces albums écoutés enfants dans la 504 des vacances, dans un bouchon entre Brive et Cahors, ancrés dans le cortex ( Equinoxe de J.M. Jarre, Mon Frère de Maxime Leforestier ), ceux qui vous replongent dans le liquide amniotique ( Apocalypse des Animaux de Vangelis Papathanassiou), ou dans les premiers instants de la vie, avec une nounou oubliée ( A Vava Inouva d’Idir)… Il y a ceux qu’on ressort au printemps dès qu’un bourgeon de prunus apparait (Forever Changes de Love) , en été lorsque les jours s’allongent et qu’on prend la route en van ( The Concert In Central Park de Simon & Garfunkel, Unplugged de Neil Young ), en automne pour les premiers frimas (Le manteau de pluie de Murat ), ou en hiver lorsque le froid pique les joues (White-Out Conditions de Bel Canto) ou qu’une pluie glacée vous rince (Songs of Love and Hate de Leonard Cohen). Il y a ceux qui accompagnent une soudaine bonne humeur (Cosmic Thing, de The B-52s), ou ceux qu’il vaut mieux éviter lorsque le moral tire vers les bas fonds (Dominique A, Remué). Les fidèles de l’autoradio (Babylon By Bus de Bob Marley), les inavouables ( Oceans Of Fantasy, de Boney M), les amours de jeunesse reniés ensuite (Brothers In Arms, Dire Straits) , ceux auxquels on reste fidèle toute la vie (Heaven Or Las Vegas de Cocteau Twins), et celui qu'il faudra ressortir pour les funérailles (Adagio BWV564 de Bach par Koopman). Et enfin, ceux qui accompagnent une nuit torride – on en fait des tonnes sur le Blue Lines de Massive Attack, mais avez-vous essayé Everybody Knows this is knowhere de Neil Young ?
Il y a enfin ceux qu’on évite, traumatisés par la beauté étrange de la toute première écoute, le choc, la claque, comme un alcool trop fort. Rock Bottom et Music for a New Society sont de cette espèce. Des monuments, indépassables, mais intimidants aussi. Il ne peuvent laisser indemne, et on finit par les observer avec un respect confinant à la crainte. Mais pour cette chronique, il a bien fallu les ressortir de la pochette.
Rock Bottom donc. Sea Song annonce la couleur dès l’ouverture, du jamais entendu, complètement bancal. Un chœur de clarinette perdu sur une tonalité qui ne se trouve pas, un piano dissonant, des nappes de synthés aigrelets, et par-dessus tout ça la voix extraterrestre du grand Robert. Tout va bien, ne vous inquiétez pas , semble-t-il dire, bien qu’on le sente à deux doigts du nervous breakdown. Pont. Le piano prend le relais, hésite, tatonne, n’arrive pas mieux que la voix à exprimer le non dit. La chanson continue, à tâtons, jusqu’au craquage total : Robert The Voice se met à vocaliser sur des gammes achromatiques, se prenant pour un saxophone free, il part très loin, glisse vers une folie douce où il faudra bien le suivre, sauf à arrêter sur la touche STOP. Retour au calme avec Last Straw, le morceau suivant, plus construit – ou plutôt : dont la construction paraît plus normale. Harmoniquement plus jazz aussi, avec ici encore une tentative d’imitation d’instrument par l’organe de Robert : est-ce un kazoo, une trompette ou un bugle qu’il tente d’imiter ? Little Red Riding Hood Hit the Road et sa cavalcade de cuivres débridés , sur une intro de plusieurs minutes d’où émerge enfin un gémissement , poursuite la série. Sur quelle planète sommes nous donc ? Le plus étrange restant à venir avec le coup de grâce « Alifib ». Un solo de basse qui a du traumatiser l’ensemble du rock anglais de la new wave (The Cure et Siouxie en tête) s’allonge sur plusieurs minutes, le tempo se traîne, quelqu’un halète dans le fond, puis Robert essaie de nous parler. Sous tranquillisants, avec une voix blanche, il bute sur les mots, balbutie, lutte, nous prends à témoin; c’est déchirant. « Alifib my love », croit on comprendre. … La gorge se serre…Sur le morceau jumeau (Alife) qui poursuit l’album, on sait qu’on a passé un point de non retour : Wyatt craque, régresse au stade de la petite enfance, perd pied et délire. C’est l’heure de la piqûre, et on sait qu’on n’est pas prêt d’oublier cet album, jamais…
Music for a New Society de John Cale : l’authenticité en moins (mais peut on être plus sincère que Rock Bottom, écrit du fond d'une chambre d’hôpital ?) , l’intelligence manipulatrice en plus. Preuve qu’il sait aussi marquer au fer qui l’écoute, on se souvient du lieu où ça s’est passé aussi bien que pour l’assassinat de Kennedy ou l’attentat des Twin Towers. En ce qui me concerne, sous les lambris du 25 rue Jacques Prévert, à Rilhac-Rancon, écouté au casque. La voix glaciale de John Cale, sur les accords faméliques de piano électrique sur « Taking Your Life In your Hands » semble venir de mon propre cerveau…Il semble qu’il soit question d’une enfance difficile et abandonique… ici encore, on n’est pas chez les Beach Boys. Quoique.
Un harmonium désaccordé, une guitare rachitique, le malaise monte. Ce malaise distillé, il est présent sur tous les titres du disque, étrange chef d’œuvre de mise en scène, à la limite de la perversité, porté par un John Cale au sommet de son art vocal : sanglots, voix étranglée et rires nerveux (Thoughtess Kind), déclamations inquiétantes et claustrophobes (« She was so afraid, since her mother (…) told her she was a failure »), orgues d’outre tombe (If you where still around)…la mise en scène est parfaite pour entretenir ce climat paranoïaque et angoissant. John Cale sait mieux que quiconque souffler le chaud et le froid : grinçant et distant un instant , puis attachant et poignant la seconde d’après. Climat bipolaire, schizophrénie ou comportement borderline, les psychiatres en débattent encore.
Ce qui ne fait aucun doute, c’est l’intelligence musicale du bonhomme : alternance de climats , lignes minimalistes voire émaciées, orchestration subtile (pianos, synthétiseurs, orgues, guitares en touches impressionnistes sur contre chant expressionniste, jeu de percussions, cornemuses), production minimaliste mais efficace, prise de son alternant entre le claustrophobique et la réverbération exagérée, montages sonores surpenants (Risé, Sam and Rimsky-Khorsakov). Selon l’auteur lui-même : « Songs ended up so emaciated they weren’t songs any more…”. Et de cet ocean de crispations et de névroses surgissent parfois, apaisées, des joyaux immaculés et appaisés : Chinese Envoy, et surtout le grandiose Close Watch, majestueux de classicisme.
Autres chroniques :
Sur Rock Bottom : https://www.musicwaves.fr/frmReview.aspx?ID=8717
https://www.gutsofdarkness.com/god/objet.php?objet=1572
http://fp.nightfall.fr/index_1268_robert-wyatt-rock.html
http://www.xsilence.net/disque-4934.htm
Sur Music For a New Society
http://www.xsilence.net/disque-2163.htm
Close Watch, John Cale, live 1988
Sea Song, Robert Wyatt, live

