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Rock Notes

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1 mai 2025

[CHRONIQUE] Sections rythmiques (Grace Jones - Nightclubbing, 1981 / Talking Heads, Speaking In Tongues, 1983)

 

 

Ecouter du prog rock assis en tailleur, pogoter sur des guitares cradoques ou headbanger sur des rythmes ultra binaires, c’est très bien, mais cela ferait presque oublier que dans les années 50 une composante essentielle de la musique populaire (dont le rock’n roll) était bien le swing , le groove, la syncope, bref, ce qui porte n’importe quel auditeur à se bouger le fondement, même s’il n’est pas un adepte du dancefloor. D’où une composante rythmique (en gros : basse/batterie) essentielle, qui s’est pourtant un peu perdue dans la pop beatlesienne et ses avatars, contrairement à la musique afro-américaine qui a toujours su imposer la rythmique aux avants postes : du funk de James Brown (et son fabuleux bassiste Bootsy Collins) à la disco classieuse de Chic (et son non moins fabuleux Bernard Edward), en passant par tout ce que le funk, la soul et le rythm’n blues ont donné de meilleur (Sly, Funkadelic, etc…).

Parmi les sections rythmiques légendaires du début des années 80, retenons ces deux formations : Sly & Robbie , cœur nucléaire de l’album Nightcubbing, signé Grace Jones, et le couple – à la scène comme à la ville – Tina Weymouth/Chris Frantz du groupe Talking Head – et occasionnellement Tom Tom Club.

Pas un titre sur ces deux albums qui n’incline pas à se trémousser. On est loin d’une disco binaire et décerebrée , encore plus loin de la Chenille de la Bande à Basile. Enregistrés tous deux au Compass Studio de Nassau, avec les meilleurs requins de studio de l’époque (Wally Badarou au synthé malin sur les deux disques), ils ont su faire parler la poudre… à moins qu’ils ne se la soient fourré au fond des narines, c’est possible aussi.

Sly & Robbie donc. Les dieux jamaïcains du riddim, ces riffs rythmiques issus du reggae. Sly Dubar et Robbie Shakespeare ont déjà mis à contribution leurs talents sur moult albums cultes des années 70 : c’est le jeune Robbie qu’on entend sur le solo de basse en intro de Concrete Jungle , sur Catch a Fire de Bob Marley, et c'est donc lui qui rend ce morceau inoubliable. Sly & Robbie, c'est aussi le duo constitué à qui on doit les albums reggae de Gainsbourg, et qui outre une participation active à moult albums de reggae (Black Uhuru) ont aussi collaboré avec toute la jet set , de Bob Dylan,  à Mick Jagger en passant par Sting , Robert Palmer, Tom Tom Club,  Tricky ou encore New Order

Leur son est indissociable de la pièce maîtresse de Grace Jones, la négresse extraterrestre, mannequin XXL et avaleuse de Citroëns. Produit par Chris Blackwell pour Island, c’est une chakchouka heureuse de titres new wave revisités à la sauce reggae/dub (Nightcubbing, Art Groupie) , de tango futuristes (I've seen this face before), de proto drum n’ bass (Pull Up the bumper), de bossa revisitée (I've Done it Again) portés par la voix de Grace Jones aussi froide et automatique que le reste de la production respire le punch coco et le banana Daiquiri. Des reprises pour l’essentiel (Piazzola, Vanda&Young, Sting, et même Iggy Pop), souvent méconnaissable, traitée à coup de guitares wah-wah , de lignes de synthés crapoteux, et partout la basse de Robbie en avant, secondée par les percus de son compère Sly. Un exemple parmi d'autres, le titre d'intro Walking in the Rain, dans lequel la voix de Grace Jones semble celle d'un répliquant, alors que les synthés qui donnent le change sont eux 100% analogiques et monophoniques, serpentant sur le son en arrière plan d'une faune d'instruments tropicaux ( cuicas, woodblocks, crécelles...) 

Même impression de new wave sous euphorisant sur le « Speaking In tongues » des Talking Heads. On est là sur une grosse machine funk bien huilée, et c’est bien satisfaisant.. Les Talking Heads laisse un peu de côté le versant intello si brillant de leur précédent album ( Remain In Light, chef d’œuvre ) pour une musique plus instantanée et jouissive, inspiré autant du grand musicien nigérian Fela comme du groupe de funk psychédélique Funkadelic. Dès le titre d’ouverture Burning Down the House, la basse de Tina Weymouth est énorme dans le mix. On retrouve sa Mustang en goguette tout au long de l’album : sautillante (Making Flippy Floppy), groovy (Girlfriend is better), chaloupée sur Slippery People ou funky sur Moon Rocks, mélodique (Swamp) , en ostinato sur This must be the place etc. etc.

Comme chez Grace Jones, un élément qui fait le charme de l’album c’est ce contraste chaud froid entre la rythmique à réveiller les morts et le chant crispé et autistique du génial David Byrne, déclamant des textes aigre doux sur un savant mix de cocottes funky, chœurs soul, synthés déjantés intrervenant toujours fort à propos, alors que parfois déboule un violon psychédélique (Making Flippy Floppy) … Brian Eno de sortie au Macumba, en somme…

Bien que produit au tournant des années 70/80, à l’apogée de la mode disco et lors de l’apparition du rap (qu’on appelait alors hip-hop), ces deux albums demeurent des œuvres assez spéciales dans le paysage musical. Déconstruisant les musiques blacks de la décennie précédente pour mieux les reconstruire, avec beaucoup de subtilité, d’intelligence et de corps, et un affranchissement des frontières raciales difficilement imaginables aujourd'hui, on retrouvera difficilement de successeurs dans les genres des années suivantes. Non que les structures rythmiques aient disparu des compositions… Mais trop de patterns joués sur séquenceurs, trop de ProTools, moins de musiciens de la trempe de Sly/Robbie et Tina/Chris, c’est sûr les mauvais danseurs auront les arguments pour ne pas lever le Q de leur chaise.

Talking Heads, Girlfriend is Better live , https://www.youtube.com/watch?v=9r7X3f2gFz4

Grace Jones, Walking In the rain, live, https://www.youtube.com/watch?v=ifhcWeXIOZs

Chronique Pitchfork : https://pitchfork.com/reviews/albums/19222-grace-jones-nightclubbing-deluxe-edition/ 

https://pitchfork.com/reviews/albums/talking-heads-speaking-in-tongues/

 

 

 

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2 janvier 2025

[CHRONIQUE] Ecrivains publics (Simon & Garfunkel - Bridge Over Troubled Water, 1970 / Lou Reed - Transformer, 1973)

 

Un art mineur, auteur de chansons ? Il faut avoir essayé pour savoir que comme pour tout, il faut talent ET travail pour sortir de la gangue de matériau brut un joyau comme les titres les plus emblématiques de ces deux albums. Maîtrise musicale ? Pas besoin de s’appeler Franz Schubert, mais la maîtrise des techniques de bases et une bonne dose de créativité aidera. Maîtrise littéraire ? Non, mais il s’agit de savoir choisir ses mots. Au fond, une certaine chimie doit s’opérer pour qu’en 3 minutes et des poussières surgisse l’idée, le hook, ce qui fait qu’on fredonnera Walk on the Wild Side ou Cecilia soixante and plus tard. A ce petit jeu là , ils sont une poignée à avoir marqué leur époque, dans la lignée des Chuck Berry et autres Everly Brothers … Le premier savait comment sublimer de petites comptines à contenu social à coup de riffs de guitares nerveux, et les frères Everly étaient passés maître dans l’art de la mélodie accrocheuse enrobée d’harmonies vocales chiadées. On peut penser notemment à Buddy Holly ‘(”Peggy Sue” , “That’s will be a day”), Paul McCartney (“Yesterday”, “Let it Be”), Brian Wilson (“God only knows”,”Good Vibrations”), Ray Davies (“Waterloo Sunset”, “Sunday Afternoon”), Stevie Wonder (“Supersition”, “Part-time Lover”), Smokey Robinson ("You've Really Got a Hold on Me "The Tears of a Clown"). , Prince (“Little Red Corvette”, ‘Nothing compares 2U”),  Burt Bacharach ("I Say a Little Prayer","Raindrops Keep Fallin' on My Head"), le tandem Leiber/Stollen ("Jailhouse Rock", “On Broadway”, “Yakety Ake”) , le trio Holland Dozier Holland ("You Keep Me Hangin' On”;' "I'll Be There")…

Et aussi les deux songwriters qui nous occupent ici : Lou Reed et Paul Simon (prononcer Saillemonne). Deux baby boomers juifs new yorkais tombés amoureux prématurément du rock et du folk… Formé au piano dès 5 ans, le petit Lou est déjà actif dans l’industrie musicale dès 1958 ! Il zone dans des groupes tout en suivant des cours dans des universités lettrées. A ce moment, cela fait déjà 7 ans que Paul a rencontré Art Garfunkel , et presque autant qu’ils chantent ensemble pour le bonheur de leurs collègues du collège, pour se constituer en duo Tom & Jerry, avec leurs propres compositions.

Autant dire qu’à la fin des années 60, les uns et les autres connaissent déjà le métier. Un métier d’artisanat méticuleux, textes et mélodies au cordeau. Toute la grammaire du Great American Songbook passe dans l’album de S&G : filiation Everly Brothers (Bye Bye Lover), les réminiscences Beach Boys (Baby Driver, Why don't you write me, Cecilia) et Phil Spector (Keep The Customer satisfied), le gospel (Bridge Over Troubled Water – aussi étonnant que cela puisse paraitre),et bien entendu la folk music (Song for the Asking). Des sommets de raffinement musicaux portés par des textes moins simples qu’il n’y parait (en particulier The Boxer et son évocation nostalgique et autobiographique de la solitude et de la résilience).

Même chargé de ces références, le style de Paul Simon reste extrêmement personnel, et inventif, avec une incursion dans e la world music l'air de rien : El Condor Pasa, avec Los Incas, et So Long Frank Lloyd Wright et ses faux airs de bossa sont des titres précurseurs. Garfunkel dans tout ça? Sa participation à ce chef d'œuvre est majeure, assurant les harmonies sur la majorité des titres et atteignant des sommets en solo sur le titre d'introduction presque gospel (Bridge Over Troubled Water), d'un lyrisme inhabituel dans le répertoire de Simon & Garfunkel. Le duo sait aussi créer de petits univers qu'il crée tout au long des onze titres de cet album, parsemant des vers irréguliers de petites vocalises

Tom, get your plane right on time.
I know your part'll go fine.
Fly down to Mexico.
Da-n-da-da-n-da-n-da-da and here I am,
(The only living boy in New York)

Ces petits gimmicks, on les retrouve chez Lou Reed :

Candy came from out on the Island
In the backroom, she was everybody's darling
But she never lost her head
Even when she was giving head

She says, "Hey babe, take a walk on the wild side"
Said, "Hey babe, take a walk on the wild side"

And the colored girls go
Doo, do-doo, do-doo, do-do-doo
Doo, do-doo, do-doo, do-do-doo

(Walk On the Wild Side)

Mais ici , l’atmsophère est moins solaire. On est loin de Central Park ou du Queens et plus près de Brooklyn. Candy Darling fait le tapin, dans un monde interlope, peuplé de travestis plus ou moins dopés échappés de la Factory d’Andy Warhol … Car l’apport majeur de Lou Reed au Rock est bien celui-ci : l’utilisation de la pop song pour porter des textes adultes, avec une ambition littéraire affirmée (Andy’s Chest, Make Up ) . La rencontre de Chuck Berry et James Joyce si on veut.

On compte plusieurs pépites du niveau de Walk On the Wild Side sur Transformer, à commencer par Perfect Day (ode à son héroïne) et Satellite of Love, chanson pop clair-obscur, avec leur production et leurs lignes de piano inusables (merci à David Bowier et Mick Ronson). On reste classiquement dans de la trame Couplet/Refrain/Pont, mais avec une esthetique loin des Supremes : guitares glam, contrebasse et cuivres, piano, nappes de cordes, un savant mélange qui annonce les styles glam et new wave qui fleuriront par la suite au cours des seventies.. Ailleurs sur l’album on retrouvera du boogie assez gras (Hangin’ Round, Wagon Wheel) , des ambiances bastringue, presque année 30 dans le style Brecht/Weill (Make Up, New York Telephone Conversation, Goodnight Ladies), et pas mal d’allusions à la mouvance pop-art d’Andy Warhol, qui fut le mentor de Reed  (Vicious, Andy’s Chest)

A partir de ces deux monuments, il va sans dire que nombreux seront les disciples, dans la galaxie folk d’abord (Tim Buckley, Nick Drake, Suzanne Vega ou Elliott Smith ) ou dans toute la filiation Lou Reedienne, plus vénéneuse, qui ira du glam jusqu’au rock « indépendant » an passant par les miriades de microgenres typés new wave/post punk (T. Rex, Roxy Music, REM, Lloyd Cole, voire même Lana Del Rey). De quoi faire démentir le beau Serge qui classait le songwriting parmi les arts mineurs.

 

 

https://youtu.be/WrcwRt6J32o?si=EzkTdAKos9PC0y8x : Simon & Garfunkel en concert à Central Park (1981)

https://www.youtube.com/watch?v=O4TyJlB3tug : Lou Reed, au festival de Montreux (2000)

6 décembre 2024

[CHRONIQUE] Everest (The Beatles - Abbey Road, 1969 / The Who - Who's Next, 1971)

Probablement la plus dure à accoucher des chroniques ici présentes. Aurait-on idée de chroniquer la Chapelle Sixtine, la 9eme de Beethoven ou les Demoiselles d’Avignon ? Chaque époque, chaque style artistique a atteint un jour son sommet, son acmé, son pinacle, bref, son Everest. Pour le rock , l’Age d’Or se situe grosso modo entre 1967 (Sergeant Pepper’s Lonely Heart Club Band) et 1973 (The Dark Side Of The Moon). Deux albums tous deux enregistrés à … Abbey Road. Durant cette époque, les moyens d’enregistrement atteignent une sorte de perfection analogique, jamais égalée par le numérique ; les artistes les plus en pointe (Rolling Stones, Dylan, Beatles en tête) une maturité artistique ; et de jeunes talents prometteurs apparaissent les uns après les autres : David Bowie, Pink Floyd, Stevie Wonder, Led Zeppelin et autre … Les styles se démultiplient, funk, blues psychédélique , folk-rock, hard rock, … Parmi la foison d’albums impérissables de cette tranche, Abbey Road et Who’s Next se distinguent par une perfection qui touche à la fois créativité, technique de production, et même artwork, avec ces deux pochettes cultes et comme on dit depuis quelques années , « iconiques ».

Paradoxalement, ces deux chef d’œuvres auraient pu ne jamais voir le jour : après les sessions calamiteuses de Let it Be , les Beatles en voie de séparation avancée se réunissent courant 1969 pour enregistrer cet ultime album, fait de compositions géniales (les deux perles de George Harrison, Something et Here Comes The Sun en tête) , et de chutes retravaillées dans ce long medley qui couvre toute la Face B, de You Never Give me your Money au bien nommé The End. Who’s Next est lui aussi un projet sauvé des eaux, plus précisément la récupération d’un nombre limité de titres qui auraient initialement du se trouver sur un nouvel opéra rock aussi ambitieux qu’avorté ( Lifehouse). Le résultat : un manifeste power pop, porté par une ribambelle de morceaux magnifiques, ouvrant sur Baba O’Riley pour se terminer sur Won’t Get Fooled Again, toujours le final de chaque setlist des Who, jusqu’à leur quasi retraite récente.

Pour les deux albums, le son est incroyable, très produit mais en même temps chaleureux, les compositions à l’avenant . Les Beatles font stylistiquement feu de tout bois : harmonies vocales (Sun King, Because) , funk destructuré (Come Together), music hall (Maxwell’s SIlver Hammer), rythm’n blues (Oh Darling) , blues expérimental (I want you), folk sur mode indianisant (Here Comes The Sun) ou pop symphonique (Golden Slumbers). Le tout reste d’une homogénéité de ton et de son impressionnante, même un demi siècle plus tard, par la magie de la production de George Martin , ses cordes symphoniques utilisées à bon escient, et sa console 8 pistes. Who’s Next montre aussi la versatilité des Who : expérimentation en hommage à Terry Riley, pape de la musique minimaliste (Baba O’Riley), power pop déchainée (Bargain), ballade (The Song Is Over, Behind Blue Eyes), rock épique (Won’t Get Fooled Again).

Comme Who’s Next, Abbey Road est aussi le témoignage d’ un groupe à l’apogée de ses capacités musicales. Si les Beatles ne sont pas des virtuoses au sens pratique instrumentale, ils démontrent que le tout vaut mieux que la somme des parties, par leur créativité, leur inventivité, leur complémentarité et aussi leur cohérence. Sur Abbey Road, George Harrison atteint le niveau de ses deux acolytes avec les compos déjà citées, ces deux derniers donnant leur meilleur (Come Together et I want you pour Lennon – titre challenge n’utilisant que 12 mots ; Golden Slumbers et You Never Give Me Your Money pour McCartney, typique de ses talents de mélodistes). Quant à Ringo, sa vis comica est comme souvent présente sur Octopus’ Garden… La virtuosité des Who ne fait pas débat : on tient là quatre des plus grand musiciens que le rock ait donné : Entwistle et Moon, deux géants, le premier aussi taciturne que le second est exubérant, dont chaque piste instrumentale isolée, basse virevoltante et batterie dévergondée, peut être écoutée seule ! Townshend, guitariste génial et trop souvent sousestimé pour cause de mépris pour les soli, mais reconnaissable au premier riff, décoché d’un moulinet de bras dont il a le secret… Quant à Daltrey, l’ex métallo , holotype du gosier d’acier, c’est inspirateur de génération de chanteurs seventies, dont une grosse palanquée de hardeux, à commencer par Robert Plant. Sa polyvalence vocale le fait passer sans accroc par toutes les nuances de sa palette : énergique (Bargain),  voix de tête puissante (Love Ain’t for Keeping ), douce et posée (The Song Is Over) , sinueuse (Getting In Tune), introspective ( Behind Blue Eyes), jusqu’au cri primal de Won’t Get Fooled Again.

Clôturant l’époque des épopées rock et folk des sixties, passés du Rock’n Roll au psychédélisme en passant par le Rythm’n Blues, ces deux albums annoncent aussi autre chose, le début d’une nouvelle époque. Ne serait-ce que par l’utilisation des synthétiseurs : le Moog de George Harrison, entendu sporadiquement, sur Here Come The Sun, Maxwell’s Silver Hammer ou encore I want you, l’ARP de Pete Townshend sur Baba O’Riley et Won’t Get Fooled Again… Une utilisation finalemet beaucoup plus subtile que chez les thuriféraires du prog-rock, Emerson, Lake , Palmer et les autres… Malgré cela, ces deux sommets indépassables restent sans grande décendance. Après eux, les artistes de la nouvelles génération se positionneront plus en opposition qu’en continuateurs. Ils se voudront plus adultes (Lou Reed), plus hard (Led Zeppelin), plus complexes (Pink Floyd), plus arty (Roxy Music), plus référencés (Bowie), plus roots (Springsteen),  ou plus jazzy (Steely Dan). Quant aux suiveurs,  (Electric Light Orchestra ou Elton John pour les Beatles, …Rod Stewart ou Queen pour les Who ), même leurs meilleurs albums feront pâle figure en comparaison.  Se détachant , tels le K2 et l’Everest au dessus  de leurs voisins, parions qu’on pourra encore les écouter dans un ou deux siècles.

## Plus possible d'intégrer les videos sans payer, merci CanalBlog ##

https://www.youtube.com/watch?v=t1fJVdpIyRM : les Who en live au Live8 (2005)

https://www.youtube.com/watch?v=UelDrZ1aFeY : George Harrison, Something

11 février 2023

[CHRONIQUE] Electroménager (Björk - Début, 1993 / Massive Attack - Protection, 1994)

Protection

bjork debut

 

1988. Année charnière pour les musiques électroniques : nées dans les cerveaux de quelques génies allemands (Tangerine Dreams, Kraftwerk) , absorbées par le disco qui en fera la musique des dancefloors (Giorgio Moroder), récupérées par la pop à l'occasion de l'ouveture de la bande FM (de Depeche Mode et Eurythmics à ... Modern Talkings) , elles réinvestissent massivement les clubs, et bientôt les rave parties, de Detroit à Manchester. Côté US, une nuée de DJ/producteurs (Juan Atkins, Kevin Saunderson, Derrick May, Marshall Jefferson, Carl Craig) détournent toute une gamme d"appareils de musiques électroniques bons marché (Synthétiseurs Roland SH-101 et Juno, boîtes à rythmles TR-808, TR-909 ou TB-303) en une nouvelle approche de la dance music, combinant rythmes disco, samples, boucles répétitives, vocals soul... Qu'on l'appelle house music à Chicago, techno à Detroit ou hi-NRG au Canada, cette musique instrumentale déferle sur l'Europe, donnant naissance au 2nd Summer of love en Angleterre lorsqu'elle se croisera avec la new wave alors en place et une bonne dose de pop psychédélique dans des nightclubs dont l'Hacienda est le plus emblématique. Ces nouveaux courants musicaux ne tardèrent pas à éclater en un kaléidoscope de genres et sous genre: acid house, jungle, drum'n bass, Goa, trance, dream, nu jazz, sans parler de la juteuse récupération marketing que fut l'eurodance dans la première moitié des 90's (on taira le nom de leurs illustres représentants). Cependant les protagonistes de ces nouveaux styles n'étaient pas des adeptes du format album, on s'en doute, leurs créations étant soit improvsées en club, soit diffusées en single ou maxi EP. Une musique destinée à secouer son fondement plutôt qu'à écouter religieusement comme on pouvait le faire du rock planant de Tangerine Dreams ou Klaus Schultze.

Et puis sont arrivés Björk (Debut, 1993) et Massive Attack (Blue Lines, 1991 puis Protection, 1994), et ce fut le début d'une nouvelle ère. Ere de liberté, fusion de pop rock, house, techno, reggae, musique classique, jazz, pour donner naissance à ces deux OVNIs qui restent encore aujourd'hui des albums de pop songs quasi parfaits. Les marqueurs de l'Electronic Dance Music (EDM) sont pourtant tous bien là : gros kicks disco en mode "four on the floor"(Crying, There's More To life than this, Violently Happy), ligne de basse acide (Big Time Sensuality) ou liquide (Come To Me), samples en pagaille - surtout du James Brown (Protection, Better Things), mélodies planantes au piano, caractéristique du courant dream (Weather Strom, Heat Miser), reminiscence drum n bass (Violently Happy)... Mais il y a tellement plus dans ces deux albums...
Des ballades cosmiques sur arpèges d'harpe (Someone in Love), des octuors de saxophones (The Anchor SOng), des envolées symlphoniques (Play Dead), du dub (Spying Glass) - avec le guest Horace Andy , du rap bien toasté (Eurochild, Karmacoma) featuring Tricky. Et pourquoi pas des tablas et autres instruments indiens (Venus as a Boy, One Day, Come to Me) pour le petit brin mystique.

Pour finir, il y a aussi chez Massive Attack une énorme dose de soul, portée par les voix sublimes de Nicolette Okoh (Three, Sly) ou de Tracey Thorn , la plus noire des chanteurses blanches au royaume d'Albion (Better Things, Protection). Chez Bjork, en plus des performances vocales ébouriffantes (quel organe!) il y a aussi la poésie, et toujours la poésie : païenne (Human Behaviour, comme un Sacre du Printemps pop), sensuelle (Venus as a Boy), tendre ou violente. Et si on se concentre un peu sur les paroles, on notera une analyse très fine et avant gardiste des relations humaines dans leur dimension bienveillante et protectrice (Come To Me) ainsi qu'une approche tout à fait naturelle et désinhibée des relations homme/femme.

Certains sons datés nous rappellent bien sûr que la production date du début des années 90 , mais honnêtement, dans cette approche naïve et engagée de l'électronique, on n'a pas depuis fait plus inventif ni musical.

 

D"autres chroniques :

http://fp.nightfall.fr/index_1425_bjrk-debut-1993.html

http://www.xsilence.net/disque-1633.htm

 

 

 

 

 Björk - Venus As a Boy Live en 1993

 

 

 Massive Attack feat . Tracey Thorn, Protection, live 1994

10 novembre 2022

[CHRONIQUE] Froid Bipolaire (Robert Wyatt - Rock Bottom, 1974 / John Cale - Music for a New Society, 1982)

rockBottom

 

johnCale

Il y a de ces albums écoutés enfants dans la 504 des vacances, dans un bouchon entre Brive et Cahors, ancrés dans le cortex ( Equinoxe de J.M. Jarre, Mon Frère de Maxime Leforestier ), ceux qui vous replongent dans le liquide amniotique ( Apocalypse des Animaux de Vangelis Papathanassiou), ou dans les premiers instants de la vie, avec une nounou oubliée ( A Vava Inouva d’Idir)… Il y a ceux qu’on ressort au printemps dès qu’un bourgeon de prunus apparait (Forever Changes de Love) , en été lorsque les jours s’allongent et qu’on prend la route en van ( The Concert In Central Park de Simon & Garfunkel, Unplugged de Neil Young ), en automne pour les premiers frimas (Le manteau de pluie de Murat ), ou en hiver lorsque le froid pique les joues (White-Out Conditions de Bel Canto) ou qu’une pluie glacée vous rince (Songs of Love and Hate de Leonard Cohen). Il y a ceux qui accompagnent une soudaine bonne humeur (Cosmic Thing, de The  B-52s), ou ceux qu’il vaut mieux éviter lorsque le moral tire vers les bas fonds (Dominique A, Remué). Les fidèles de l’autoradio (Babylon By Bus de Bob Marley), les inavouables ( Oceans Of Fantasy, de Boney M), les amours de jeunesse reniés ensuite (Brothers In Arms, Dire Straits) , ceux auxquels on reste fidèle toute la vie (Heaven Or Las Vegas de Cocteau Twins), et celui qu'il faudra ressortir pour les funérailles (Adagio BWV564 de Bach par Koopman). Et enfin, ceux qui accompagnent une nuit torride – on en fait des tonnes sur le Blue Lines de Massive Attack, mais avez-vous essayé Everybody Knows this is knowhere de Neil Young ?

Il y a enfin ceux qu’on évite,  traumatisés par la beauté étrange de la toute première écoute, le choc, la claque, comme un alcool trop fort. Rock Bottom et Music for a New Society sont de cette espèce. Des monuments, indépassables, mais intimidants aussi. Il ne peuvent laisser indemne, et on finit par les observer avec un respect confinant à la crainte. Mais pour cette chronique, il a bien fallu les ressortir de la pochette.

Rock Bottom donc. Sea Song annonce la couleur dès l’ouverture, du jamais entendu, complètement bancal. Un chœur de clarinette perdu sur une tonalité qui ne se trouve pas, un piano dissonant, des nappes de synthés aigrelets, et par-dessus tout ça la voix extraterrestre du grand Robert. Tout va bien, ne vous inquiétez pas , semble-t-il dire, bien qu’on le sente à deux doigts du nervous breakdown. Pont. Le piano prend le relais, hésite, tatonne, n’arrive pas mieux que la voix à exprimer le non dit. La chanson continue, à tâtons, jusqu’au craquage total : Robert The Voice se met à vocaliser sur des gammes achromatiques, se prenant pour un saxophone free, il part très loin, glisse vers une folie douce où il faudra bien le suivre, sauf à arrêter sur la touche STOP. Retour au calme avec Last Straw, le morceau suivant, plus construit – ou plutôt : dont la construction paraît plus normale. Harmoniquement plus jazz aussi, avec ici encore une tentative d’imitation d’instrument par l’organe de Robert : est-ce un kazoo, une trompette ou un bugle qu’il tente d’imiter ? Little Red Riding Hood Hit the Road et sa cavalcade de cuivres débridés , sur une intro de plusieurs minutes d’où émerge enfin un gémissement , poursuite la série. Sur quelle planète sommes nous donc ? Le plus étrange restant à venir avec le coup de grâce « Alifib ». Un solo de basse qui a du traumatiser l’ensemble du rock anglais de la new wave (The Cure et Siouxie en tête) s’allonge sur plusieurs minutes, le tempo se traîne, quelqu’un halète dans le fond, puis Robert essaie de nous parler. Sous tranquillisants, avec une voix blanche,  il bute sur les mots, balbutie, lutte, nous prends à témoin; c’est déchirant. « Alifib my love », croit on comprendre. … La gorge se serre…Sur le morceau jumeau (Alife) qui poursuit l’album, on sait qu’on a passé un point de non retour : Wyatt craque, régresse au stade de la petite enfance, perd pied et délire. C’est l’heure de la piqûre, et on sait qu’on n’est pas prêt d’oublier cet album, jamais…

Music for a New Society de John Cale : l’authenticité en moins (mais peut on être plus sincère que Rock Bottom, écrit du fond d'une chambre d’hôpital ?) , l’intelligence manipulatrice en plus. Preuve qu’il sait aussi marquer au fer qui l’écoute, on se souvient du lieu où ça s’est passé aussi bien que pour l’assassinat de Kennedy ou l’attentat des Twin Towers. En ce qui me concerne, sous les lambris du 25 rue Jacques Prévert, à Rilhac-Rancon, écouté au casque. La voix glaciale de John Cale, sur les accords faméliques de piano électrique sur « Taking Your Life In your Hands » semble venir de mon propre cerveau…Il semble qu’il soit question d’une enfance difficile et abandonique… ici encore, on n’est pas chez les Beach Boys. Quoique.

Un harmonium désaccordé, une guitare rachitique, le malaise monte. Ce malaise distillé, il est présent sur tous les titres du disque, étrange chef d’œuvre de mise en scène, à la limite de la perversité, porté par un John Cale au sommet de son art vocal : sanglots, voix étranglée et rires nerveux (Thoughtess Kind), déclamations inquiétantes et claustrophobes (« She was so afraid, since her mother (…) told her she was a failure »), orgues d’outre tombe (If you where still around)…la mise en scène est parfaite pour entretenir ce climat paranoïaque et angoissant. John Cale sait mieux que quiconque souffler le chaud et le froid : grinçant et distant un instant , puis attachant et poignant la seconde d’après. Climat bipolaire, schizophrénie ou comportement borderline, les psychiatres en débattent encore.

 Ce qui ne fait aucun doute, c’est l’intelligence musicale du bonhomme : alternance de climats , lignes minimalistes voire émaciées, orchestration subtile (pianos, synthétiseurs, orgues, guitares en touches impressionnistes sur contre chant expressionniste, jeu de percussions, cornemuses), production minimaliste mais efficace, prise de son alternant entre le claustrophobique et la réverbération exagérée, montages sonores surpenants (Risé, Sam and Rimsky-Khorsakov). Selon l’auteur lui-même : « Songs ended up so emaciated they weren’t songs any more…”. Et de cet ocean de crispations et de névroses surgissent parfois, apaisées, des joyaux immaculés et appaisés : Chinese Envoy, et surtout le grandiose Close Watch, majestueux de classicisme.

 

 

Autres chroniques : 

Sur Rock Bottom : https://www.musicwaves.fr/frmReview.aspx?ID=8717

https://www.gutsofdarkness.com/god/objet.php?objet=1572

http://fp.nightfall.fr/index_1268_robert-wyatt-rock.html

http://www.xsilence.net/disque-4934.htm

Sur Music For a New Society

http://www.xsilence.net/disque-2163.htm

 

 

 

Close Watch, John Cale, live 1988

Sea Song, Robert Wyatt, live

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10 mai 2022

[CHRONIQUE] Têtes chercheuses (Talking Heads - Remain In Light, 1980 / Peter Gabriel - Peter Gabriel III aka Melt , 1980)

TalkingHeadsRemaininLight

Peter_Gabriel_(self-titled_album,_1980_-_cover_art)

On associe souvent un peu trop rapidement la créativité aux disciplines artistiques et littéraires, en pensant naïvement que scientifiques et techniciens restent dans des activités rationnelles et procédurières. Rien de plus faux. Le chercheur est souvent plus proche de l'artiste, lorsqu' ingénieurs et artisants appliquent la plupart du temps les règles et le savoir faire de leur métiers, comme de bons artisans. Et on se souvient rarement d'un chef de projet, du maître d"oeuvre lambda, contrairement aux innovateurs, aux visionnnaires - Albert Einstein ou Antoni Gaudi.
La musique "rock" n'échappe pas à cette règle : pour des bataillons de tâcherons et de musiciens de bal, déroulant de la pop calibrée, combien de Beatles , de Pink Floyd de Velvet et de Kraftwerk? Ils ne sont pas nombreux, ceux qui ont su repartir d'une page blanche, ne pas de cantonner dans un style existant (la structure conventionnelle du blues, les clichés du hard rock, les gimmicks rebatus de la pop) et qui ont surtout su résister à la paralysie à l'idée que tout aurait déjà été fait. D'ailleurs, tout évolue tout le temps : le temps passe, l'entropie augmente, des technologies apparaissent (synthétiseurs), le contexte évolue (avec de nouveaux thèmes à traiter dans les paroles), et si la musique occidentale parait trop limitante on peut toujours s'ouvrir à d'autres cultures : musique africaine ou raga indien.

Parmi ces explorateurs, toujours en quête de sensations nouvelles, citons Peter Gabriel et Talking Heads au tournant des années 70/80, à une époque dominée par le punk rock et le disco, dont les recettes somme toute simplistes se sont vites mis à tourner en rond. Ils ne furent pas les seuls à tenter de casser les codes à cette époque, parmi les plus populaires on peut aussi penser à David Bowie ou Kate Bush, au contraire d'autres membres du show biz plus conservateurs - un Phil Collins par exemple.

Côté technologie, si Talking Heads se caractérise surtout par une utilisation à contre courant des guitares, Peter Gabriel fait feu de tout bois, à la fois en utilisant ce qui se fait de plus évolué -et cher- en terme de synthèse (le CMI Fairlight) mais aussi en demandant aux ingés sons d'innover sur la prise de son elle même (le gated drums énorme sur Intruder ou I don't remember, qui va s'imposer comme la nouvelle façon de capter les persussions pendant toutes les années 80). Le contexte social et musical fournira d'autres éléments de nouveauté : apartheid en afrique du sud (Biko), acculturation des anciens peuples indiens d'Amérique du Nord (Listening Wind), guerre froide (Games Without Frontier), dérives du consumérisme (le génial Once In a lifetime ), les paroles sont aussi de très haut niveau. Musicalement, c'est assez inclassable, tendu et anxiogène sur Intruder, plombé dans la continuité des groupes "new wave" (Joy Division ou The Cure) sur The Overlord, parfois incroyablement groovy (Crosseyed and Painless ) ou introspectif (Family Snapshot), à coup sûr inédit et surprenant.

Un autre point commun de nos têtes chercheuses, c'est également un appétit et une curiosité sans limite : pour les musiques africaines , via la rumba zaïroise ou les polyrythmiques africaines pour Talking Heads, (Born Under Punches, The Great Curve, Listening Wind) l'utilisation de sons ethniques (marimba) pour Peter Gabriel (No Self Control, Lead a normal Life), de flûtes tribales (Houses In Motions), bref, un joyeux melting pot qui mélange le funk de New York , Kinshasa, le Kenya et la campagne anglaise : extraordinaire Crosseyed and Painless, condensé d'un New York fantasmé : congas portoricains, rythmes africains, sons urbains, et évocation du hip-hop en cours d'apparition, inoubliable Biko où les cornemuses pointent derrière les percussions africaines, donnant naissance à la world music...

En grand manitou des recherches sonores, Brian Eno n'est jamais très loin; sur les notes de piano minimalistes de Lead a normal Life , un peu partout sur Remain In Light dont il est le producteur,  donnant une grande place aux textures, parfois étherées (Listening Wind), d'où surgit parfois un solo de guitare complètement barré d'Adrian Belew (Born Under Punches, The Great Curve).

Au final, on sent que pour Peter Gabriel (ancien de Genesis qui représentait également à ses débuts une avant garde, avant de faire partie du mainstream prog-rock ) ou Talking Heads (dans une lignée Velvet Underground > Modern Lovers typiquement East Coast) , on n'est pas là pour faire des tubes de l'été ou de la musique à boire : la recherche permanente du nouveau, voire la volonté de déranger les font passer sans débat dans la catégorie Artistes. Cela n'exclut pas une très grande précision dans l'execution, par les grandes qualités intrinsèques des interprètes: le grain de voix et le feeling soul de Peter Gabriel (Family Snapshot et son piano Yamaha électrique à tirer les larmes) , l'approche expressionniste dans le chant (tantôt scandé, tantôt psychotique) ainsi que le jeu de guitare sec et funky de David Byrne , la rythmique groovy du tandem Frantz/Weymouth ou celle ultra précise d'un Phil Collins, l"imagination dejà citée d'un Adrian Belew, ...

Même avec un etechnologie un peu patinée à présent, Remain in Light et Peter Gabriel III/Melt restent des monuments, sur lesquels ont peu revenir en redécouvrant à chaque écoute une nouvelle idée. Une créativité qui s'est d'ailleurs un peu perdue dans la production actuelle, les têtes chercheuses d'aujourd'hui ayant migré probablement vers d'autres moyens d'expression (animation, jeux videos et univers virtuels) .

 

Fiche Wikipedia : https://en.wikipedia.org/wiki/Remain_in_Light et https://en.wikipedia.org/wiki/Peter_Gabriel_(1980_album)

http://www.xsilence.net/disque-2331.htm

http://fp.nightfall.fr/index_53_talking-heads-remain-in-light.html

http://fp.nightfall.fr/index_103_peter-gabriel-iii.html

http://clashdohertyrock.canalblog.com/archives/2010/04/08/17496824.html

 Peter Gabriel, avec Simple Minds, Biko , lors du concert pour Mandela 1988

 

 Talking Heads, Crosseyed and Painless, Live "Stop Making Sense"

8 mars 2022

[CHRONIQUE] La fin des dinosaures (Pink Floyd - Whish You Where Here, 1974 / Dire Straits - Love Over Gold , 1982)

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"No Elvis, Beatles or The Rolling Stones in 1977" clamaient - ou plutôt éructaient- les punks anglais des années 70 finissantes, prêt à faire du passé table rase, motivés à éliminer du paysage les grandes références fondatrices des années 60 et leurs successeurs, qui à jeter le bébé avec l'eau du bain. Ou plutôt : quitte à jeter Led Zeppelin avec Grand Funk Railroad, et Pink Floyd avec Emerson Lake & Palmer. Leur but quasi réactionnaire : revenir au bon vieux rock 'n roll des pionniers, redonner au rock une approche primitive, brute, et authentique : one-two-three-four, rythmiques binaires, approche Do-It-Yourself, son qui gratte (dans la lignée des Stooges cuvée 1967) et discours nihiliste. Sans parler du retour aux cheveux ultra-courts, loin des pilosités exubérantes du Floyd ou des Beatles dernière période. L'éternelle querelle des anciens et des modernes, Oedipe à la recherche d'un daron à occir, on a connu ça de tous temps: les jeunes rebelles s'opposants à leurs paternels, renvoyés au rang de dinosaures de la pop.
Avec le recul, le mouvement fit long feu, on ne pose guère plus l'unique album des Pistols sur les platines, et on a fini par se lasser du Clash ou des Stranglers. On a vieilli, on s'est résolu à voter Macron, à siroter des vieux Whiskey Single Malt et du thé Kusmi et on ne rechigne pas à ressortir de temps à autres sur la chaîne Haute FIdélité du salon un "Wish You Were Here" ou un "Love Over Gold", comme on déterrerait un grand Cru de Bordeaux de la cave, tout ce qu'il a été de bon ton d'abhorrer à l'ère des épingles à nourrices et des crêtes iroquoises.
Ces bons vieux Pink Floyd et Dire Straits, compatriotes des keupons sus-cités, donnent retrospectivement une belle leçon de postérité aux jeunes impétrants. Ils voulaient du rapide, du violent, de l'incontrôlé? Ils auront donc des morceaux à rallonge, des instrumentaux, des solos de guitare planante plein de virtuosité - quoique sans apports jazz chichiteux et toujours beaucoup de musicalité -, des parties de clavier inoubliables , tenues respectivement par Rick Wright et Alan Clark sur des Steinways, des Hammond B3, des synthétiseurs en tout genres (VCS3 Putney, Minimoog, Prophet...), des pianos électriques (Wurlitzer) avec ou sans effets... Et pourquoi pas aussi des saxophones (Dick Parry), des vibraphones (Mike Maineri de Steps Ahead), des effets sonores (bruitages...), des guitares Stratocaster au son clair (Shine On You Crazy Diamonds, Telegraph Road) ou avec effets wah-wah (Indutrial Desease), douze cordes (Wish You Where Here), dobro (Telegraph Road), flamenco,(Private Investigation, Love Over Gold)...

Les enfants, la récréation étant finie, tonton Mark , Roger et David vont vous apprendre ce que c'est que la grande musique... Comme adultes, d'ailleurs, il etait grand temps de s'autoproduire, de ne plus attendre les directives des maisons de production. Pink Floyd, premier surpris du succès planétaire de Dark Side Of the Moon souhaitait repartir sur de l'expérimental, avant e reveni à un format plus classique. La bande à Mark Knopfler aussi avait eu un gros succès commercial avec son précédent album, s'en était suivi la prise de contrôle totale de MK sur le groupe, avec un nouvelle direction artistique plus personnelle. Avec ses morceaux de 7 à 15 minutes, Love Over Gold les mettait à l'abri des hits parades (c'est ce qu'ils pensaient du moins) Faire ce qu'on veut , la musique qu'on a dans la tête, sans se soucier d'un éventuel succès commercial, voilà le point commun de ces deux albums. Le rock planant poussé à la perfection sur Wish You Where Here, un croisement improbable du rock progressif anglais et de songwriting dylano-springsteenien pour Dire Straits. Passons sur les quelques longueurs / lourdeurs inhérentes à l'exercice, sur ces deux albums, malgré la richesse instrumentale, le son est aéré, tridimensionnel, très travaillé, toujours au service du discours musical. Et les paroles ! Autre chose que Johnny Rotten. Le duo Waters/Gilmour élabore ses textes autour des thèmes de l'absence (notablement celle de leur fondateur Syd Barrett, perdu pour la cause après avoir dissous son cerveau dans les acides), l'aliénation du star system (Have a Cigar, Welcome to the Machine), etc.... Knopfler, auteur compositeur de tous les titres de Love Over Gold met à profit ses expériences de journaliste pour des titres à la grande force narrative (Telegraph Road) , littéraires tendance thriller (Private Investigations), introspection très dylanesque (It Never rains) ou protest song revisité (Industrial Desease).
Pour ce qui est du packaging, en bons professionnels de la profession, on veillera à ce que les pochettes soient anthologiques (artworks respectifs d'Hipgnosis et Michael Rowe).
Bien sûr toutes les tentatives analogues n'auront pas la même réussite, certains sombreront dans la grandiloquance et la boursouflure (ne seraient-ce que les prinipaux intéressés avec The Wall ou On Every Street). Ce n'est pas le cas de Wish You Where Here et Love Over Gold, deux monuments de rock "adulte" , introspectif, ambitieux, sincères et aussi d'une grande générosité. Les gosses, on vous a dit de ne pas couper la parole. Si c'est comme ça ce sera au lit sans dessert, je termine d'écouter Shine On You Crazy Diamond en éclusant mon thé Roiboos commerce équitable...

Fiche wikipedia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Wish_You_Were_Here_(album)

https://www.albumrock.net/album-pink-floyd-wish-you-were-here-1099.html#:~:text=Wish%20You%20Were%20Here%20correspond,se%20battre%20contre%20les%20autres

http://fp.nightfall.fr/index_153_pink-floyd-wish-you-were-here.html

http://www.leseternels.net/chronique.aspx?id=3078

http://fp.nightfall.fr/index_648_dire-straits-love-over-gold.html

http://clashdohertyrock.canalblog.com/archives/2012/03/06/14782910.html

 

 Dire Straits - Telegraph Road live, en 1983

 

 Pink Floyd, Shine On You Crazy Diamonds, live en 1990

 Pink Floyd avec Roger Waters lors de la dernière apparition du groupe au complet- Wish You where here, live lors du live 8 

5 février 2022

[CHRONIQUE] Haute tension (Led Zeppelin - I , 1969 / Neil Young - Everybody knows this is nowhere, 1969)

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Il y a un moment où, non content de mettre les doigts dans la prise comme un certain Bob Dylan lorsqu’il entreprit de sortir une Stratocaster pour jouer du folk, certains petits futés ont décidé de pousser les potards au maximum, quite à cramer l’ampli et mettre les membranes des enceintes sur les genoux. Très tôt déjà c’était Ike Turner (Rocket 88) qui y est allé un peu fort du triphasé. Puis les Kinks (You really Got Me) s’amusèrent à vandaliser leur sono, lacérant le haut parleur à la lame de rasoir. A partir de là le signal était donné: les Cream et le Jeff Beck Group dépassaient le mur du son avec un volume sonore jamais entendu, sur des compositions à forte teneur en blues, au moment même où Jimi Hendrix expérimentait sur sa guitare tous les effets possibles (wah-wah, fuzz, distortion and co.). Cette approche « heavy » allait faire des émules, et d’abords chez les amoureux du blue. Jimmy Page, guitariste des Yardbirds, groupe de blues à la sauce brittone, transmute son groupe en Led Zeppelin. C’est la grosse claque. Dès le premier album, Page et ses acolytes envoient du bois, du steack, du pâté, en un mot : du lourd. « Blues progressif » qu’il appelle ça. Les titres les plus directs font l’effets d’un électrochoc : en plus du son énorme, bouillonnant et saturé de Page (Good Times Bad Times), Robert Plant chante comme un possédé (Dazed and Confused, How Many more times), John Bonham gifle ses cymbales et agresse ses toms (Good Times Bad Times, Dazed and Confused, How Many more times), tandis que John Paul Jones, le plus raffiné des quatre, passe de la basse à l’orgue (le très inspiré et bachisant You’re time is gonna come) et fait profiter le groupe de sa virtuosité et de sa science harmonique. La déflagration Communication Breakdown est un manifeste à lui tout seul : riff tranchant en ouverture, kick rentre dedans, tempo ultra nerveux, chant agressif, solo de guitare débridé… A l’époque de sa sortie, un son complètement nouveau dans le paysage babacoulisant de l’époque : on n’avait jamais pris dans la tête une telle violence sonore.

Même si les tritres les plus punchy fondent le hard rock et ses futurs avatars, la base reste le blues essentiellement. C’est particulièrement vrai pour les titres lents – Baby I’m gonna leave you, How Many more times, You Shook me et I can’t quit you baby (reprise du bluesman Willie Dixon), dans lequels on retrouve tous les plans du blues le plus pur, mais sur lesquels viennent se greffer une sauvagerie inédite.

Car la musique de Led Zeppelin, sauvage, elle l’est. Et d’autant plus redoutable que les Led Zepps sont maîtres dans l’art des dynamiques, des chauds-froids, des « arrête, non continue », alternant passages calmes, folk, acoustique,  à des explosions furieuses (Baby I’m gonna leave you est l’archetype annonçant le célèbre Stairways to Heaven de l’album IV) . A cela il faut ajouter également les inventions géniales du sieur Page - le jeu de guitare à l’archet sur Dazed and Confused par exemple – et l’engagement vocal de Plant, qui donne tout.

Cette approche crue et distordue va donner des idées à d’autres groupes, plus proche de la musique country ou folk. Le premier à s’engoufrer dans la brèche et à pousser les VU mètre est certainement Neil Young. Sur Everybody Knows This Is Knowhere, il n’y a pas de doute, on est bien en territoire hillbilly : les guitares jouent comme des banjos (Everybody Knows This Is Knowhere), les gars chantent en mode feu de camp quand les chœurs féminins harmonisent en souvenir de la Carter Family (Round and Round), et les rythmiques sont cataclop cataclop à souhait (The losing end). On serait même en peine de classer l’album dans le bac «Rock » si sur trois titres Neil Young ne s’était pas surpassé en y allant franchement sur les décibels : sur le titre d’ouverture Cinnamon Girl, il a branché sa guitare Gibson, qu’il a  réglée sur « destroy et crépitant » . Cette formule, qui débouchera des années plus tard sur tout le versant punk du rock américain (Husker Du, Pixies, Nirvana), Young y reviendra à plusieurs reprises avec son groupe Crazy Horse, sur des albums mémorables comme Rust Never Sleeps ou Ragged Glory, ce qui lui vaudra à la fois la bienveillance des punks et la reconnaissance du mouvement grunge, qui le reconnaitra comme son parrain. La chanson est franchement country dans la mélodie comme dans le thème, et le refrain fait un peu fête de la bière, mais on a jamais entendu un titre country sonner comme ça. Plus loin sur l’album sur les deux titres à rallonge où il croise le fer avec le subtil Danny Whitten , The Loner remet ça. Down by the river est une fresque de 9 minutes décrivant un crime passionnel, dans laquelle la guitare surgit comme une Winchester, tirant des rafales dans un long solo construit sur une seule note ( !).  Sur Cowgirl in the sand (10minutes), Old Black instaure un climat dramatique, puis se lance dans des solos roides comme des barbelés, tournant à la chevauchée foutraque, après chacun des trois couplets, sur l’accompagnement impassible des fidèles Crazy Horse.

Sur ces deux titres, Young développe une approche de la guitare distordue et saturée qui rappelle bien évidemment Led Zeppelin à la petite nuance que si Jimmy Page se laisse souvent aller à étaler sa virtuosité (Good Times Bad times. How Many more times), Young reste sur des approches mélodiques et harmoniques simplissimes, mais d’autant plus expressives et émouvantes. Et malgré la tension, l’énergie voire la violence, on ne se lassera pas d’admirer, sur Led Zeppelin I comme sur Everybody Knows This Is Knowhere, l’excellente qualité de la réalisation : prise de son aérée, instruments en place, grain analogique, donnant à ces approches hardcore un son qui surprend sans fatiguer les espagnoles. On est là à des mégaparsecs des bouses que pourront servir certains groupes fanatiques de la compression (Metallica en est un bon exemple), qui confondent énergie et boucan, qui inonderont la production des années 80 et 90 de leur son métallique et criard.

 

D'autres chroniques :

http://fp.nightfall.fr/index_1238_neil-young-everybody-knows-this-is-nowhere.html

https://www.albumrock.net/album-neil-young-everybody-knows-this-is-nowhere-1535.html

https://www.musicwaves.fr/frmReview.aspx?ID=2803&REF=LED-ZEPPELIN_I

http://clashdohertyrock.canalblog.com/archives/2011/10/25/14600490.html

 

 Led Zeppelin, Dazed and Confused, Live 1970, une version étirée comme à leur habitude. Ils se la pêtent un peu, mais ils savent faire se dresser les poils.

 

 

  Neil Young, Down by the river, Live 1994

 

20 janvier 2022

[CHRONIQUE] Rock en fusion (David Bowie - Station to Station , 1976 / Massive Attack - Mezzanine , 1998)

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Depuis les origines, le rock est une fusion, issu des amours du blues et de la country/hillbilly/bluegrass - avec même une touche de swing dans ses premiers jours, avant que ne s'ajoutent une multitude d'autres ingrédients (chansons populaires, musique indienne, ou autre...). Et comme en cuisine, le dosage des ingrédients compte. Trop peu, ça peut être insipide, en trop grand nombre on peut tomber dans l'indigeste en cas de mauvais dosage. Les tentatives de mélanges osées de Zappa, Beck ou autre Rage Against The Machine ont pu parfois donner la nausée. Savoir allier musiques "noires" (blues, funk, soul, hip-hop) et "blanches" (pop, folk, country, music hall...) n'est pas donné à tout le monde. Certains grands chefs ont ce savoir magique et savent créer des chefs d'oeuvre en associant légumes oubliés, épices orientales et zeste de yuzu. Dans le monde de la musique rock, ils s'appelent par exemple Ray Charles, auteurs de crossovers mémorables entre soul et country ou plus près de nous les frères ennemis Mickaël Jackson et Prince – quoi qu’on puisse penser de ses deux là, ils allaient alègrement puiser dans une multitudes de genres (funk, disco, pop, électro, rock…) avec un certain succès…

Dans une veine plus « arty », David Bowie ou Massive Attack ont excellé dans le mélange des genres, à deux décennies d’intervalle.

Les deux premiers titres de Station To Station et Mezzanine en sont à eux seuls des illustrations. Prenons le titre éponyme de l'album de Bowie : on y trouve une intro de chemin de fer synthétique façon Kraftwerk, des sons de guitares grinçants sur un piano bastringue façon glam, une rythmique funk, des percussions tropicales, la voix hallucinée du Thin White Duke, avant que le morceau ne bascule à la moitié sur un tempo plus enlevé vers une espèce de groove discoïde sur lesquelles le guitariste Earl Slick donne libre cours à son inspiration quasi hard-rock. Dix minutes de chakchouka, qui, malgré la diversité des éléments, se tient, construisants un univers assez unique. Avec cet album, Bowie avait trouvé la formule magique entre ses précedents albums, glam puis de plus en plus « soul », et ses expériementations germaniques qui allaient suivre... Ce travail d’équilibriste, Massive Attack s’en est aussi fait une spécialité dès ses débuts, au ralentissant le rap, et en y injectant de bonnes doses de soul ,de reggae et de house music (ce qu’on a appelé le trip-hop). Avec Mezzanine , c’est tout un pan du rock anglais dit « indé » que le trio de Bristol tente d’y amalgamer. Et Angel, le titre d'ouverture de Mezzanine, en donne la preuve : encore plus kaleidoscopique puisque mélangeant une basse reggae/dub, riff de synthé orientalisant, ambiance inquiétante très post punk, avec la voix déclamante du chanteur reggae Horace Andy, à contre emploi, se perdant dans un déluge de guitare saturées et néamoins orgasmiques ! Une rencontre étonnante d'un univers dub et de sons new-wave, Lee Perry et The Cure…

A ce stade, plus rien n'est interdit et toutes les frontières tombent. Nos savants fous ont tenté toutes les hybridations : pour Station to Station : doo-wop et glam-rock sur  Golden Years (ou les basses funky rencontrent une instrumentation assez loufoque incluant synthétiseur Moog,handclaps,vibraslap, ou mélodica...) , pop-soul fifties et piano bastringue sur l’OVNI TVC 15 , ou mélange de musique funky, de chant crooné et de hard-rock sur Stay ... Sur Mezzanine, les expériences vont bon train aussi : Risingson est un titre de rap lent incorporant un sample du Velvet Underground ! Teardrop un univers pluvieux et glauque construit à partir d'un sample de jazz sur laquelle se superpose un riff de clavecin, avant que n'émerge la voix surréelle d'Elizabeth Fraser (Cocteau Twins) , diva indie pop par excellence. Jazz-soul avec traits de synthétiseurs (Exchange), electro drum'n bass avec guitares grunge (Dissolved Girl), vocal reggae sur fond de musique industrielle (Man Next Door), Massive Attack ose tout et réussit tout, sans tomber dans le patchwork façon Primal Scream.

Alors que d’autres ont creusé leur sillons en bons artisans métalleux ou en chanteuse R&B, des artistes comme Bowie et Massive Attack ont été là pour montrer d’autres voies et créer de nouveaux univers . On ne peut que les remercier d’avoir sû sortir de si beaux albums de leurs laboratoires.

 A lire aussi : 

 https://en.wikipedia.org/wiki/Station_to_Station_(song)

https://ig.ft.com/life-of-a-song/teardrop.html

 

 David Bowie, Station to Station (live)

 Massive Attack ft. Horace Andy, Angel (live à Glastonbury 2008)

 

 Massive Attack ft. Liz Fraser , Teardrops (live Paris 2019) . Immense.

8 janvier 2022

[CHRONIQUE] Les Zazous de la pop (Steely Dan -The Royal Scam, 1976 / Joe Jackson - Night and Day, 1982)

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Issu d un même ancêtre - le blues - le jazz et le rock ont toujours eu des relations compliquées. À l apparition du rock n' Roll dans les années 50 , le jazz, musique de zazous, pris même un petit coup de vieux. Il devint la musique des adultes, celle qui s écoute sur une chaine stéréo quand les boomers qui étaient alors baby passaient eux leurs 45T d’Elvis ou des Shadows sur des Teppaz... Il en devint bavard, savant, voire chiant ( le hard bop, le free jazz, le jazz fusion, jusqu à l académisme d'un Marsalis). Le grand gourou Miles Davis tenta bien une réanimation en y introduisant les instruments électriques du rock: rien n' y fit, le jazz-rock était bien plus du jazz que du rock et se perdit en boursouflures (Mahavishnu orchestra, Return To Forever, etc...), Le jazz finit par devenir une musique pour musiciens, qui ne jurait que mode mixolydien ou polyrythmie. L’ affaire paraissait donc pliée lorsque certains petits futés entreprirent la méthode inverse : insuffler dans la pop les marqueurs du jazz. 

C’est précisément ce qu on trouve chez Steely Dan. Derrière le son soft rock léché de leurs productions, derrière les paroles cryptiques très AOR (Adult Oriented Rock), on trouve de très gros morceaux de jazz. Par exemple dans the Royal Scam (on aurait pu aussi choisir aussi dans la discographie de Steely Dan The pretzel Logic avec sa reprise de Duke Ellington, ou le très acclamé – disque de platine - Aja) on trouvera : des claviers électriques Fender Rhodes ou autre en pagaille (Kid Charlemagne, The Fez, Green Earrings) , une section de cuivre omniprésente du piano ragtime et des vibraphones (The Caves of Altamira, Sign In Stranger), des trompettes bouchées (The Royal Scam) et une fine lame de la guitare jazz – Larry Carlton (Kid Charlemagne, Don't Take Me Alive, Everything You Did, The Royal Scam) .

A l’écoute, même un non musicien le sent, c’est bien de la pop – ou du soft rock , comme on voudra cf. le riff d’intro de Don't Take Me Alive– mais on entend bien ce truc en plus , ces rythmiques chaloupées (cette section rythmique ! Il faut l’ écouter seule, on est très loin d’un groupe rock), ses harmoniers raffinées – des septièmes, des neuvièmes, des treizièmes – what else. Sans oublier des choristes jazz-soul à tous les coins de l’album, qui apparaissent comme des ponctuations (Kid Charlemagne, Don't Take Me Alive, Green Earrings, Haitian Divorce, The Royal Scam), apportant une chaleur à une prise de son tellement précise qu’elle pourrait devenir clinique.

Seul petit problème pour l’auditeur non bilingue : on n’est pas chez ZZ Top à parler de filles et de bagnoles. Ici les sujets sont beaucoup plus pointus : le business des acides lysergiques (Kid Charlemagne), l’art rupestre (The Caves of Altamira) – à moins qu’il ne s’agisse d’une métaphore ? , une farce conjugale (Haitian Divorce), l’immigration portoricaine (The Royal Scam)…

Joe Jackson aussi s’est vite trouvé à l’étroit dans la pop. Night and Day est pour lui l’occasion de déménager sa hargne punk et ses capacités mélodiques à New York, plutôt côté 52eme rue ou Spanish Harlem. Rien que le titre : Night and Day, est un emprunt à Cole Porter. Le cadre est mis dès l’intro de percussions latino (Another World), certains ont appelé ce genre de la popsalsa ! L’album est un festival de rythmes latins: riffs mambo ou salsa au piano, congas, section de cuivre, pianos électriques (Another World , TV Age, Target, Cancer), saxophone joué par Joe himself (TV Age) parfois un synthé discret ajoutant une touche orientale (Chinatown) ou un orgue Hammond B3 (A Slow Song)…Même si on croirait entendre jouer Ray Barretto ou Tito Puente, on est loin du pastiche, chaque morceau recellant une trouvaille du futé Joe.

 On passe de la salsa à des tempos plus lents, avec au détour du disque un titre intemporel au groove inoubliable : Steppin’Out. Tout cela swingue, avec une approche plus brute – moins intellectuelle ?- que chez Steely Dan : on est plus dans un club que dans un studio … Et Joe Jackson impulse systématiquement une énergie, une créativité et une conviction qui rend l’album passionnant, malgré ses quelques limitations vocales très pardonnables.

Bref, deux exemples de greffe réussi de rythmes et d’harmonies jazz sur de la pop sophistiquée et intelligente, par d’excellents stylistes qui réussissent à ne jamais tomber dans le cliché. Par-dessus le marché, ces albums se vendirent comme des petits pains à une époque plus portée sur le disco et la new-wave. Un genre original que l’on n’a pas tellement revu depuis.

 D'autres chroniques :

http://fp.nightfall.fr/index_123_joe-jackson-night-day.html

http://clashdohertyrock.canalblog.com/archives/2011/04/26/20972041.html

 

 Kid Charlemagne (Steely Dan) décortiqué par Rick Beato

 

Joe Jackson, Steppin'Out en live (1982). Tintin en playback.

 

 Steely Dan - The Caves of Altamira 

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