[CHRONIQUE] La fin des dinosaures (Pink Floyd - Whish You Where Here, 1974 / Dire Straits - Love Over Gold , 1982)
"No Elvis, Beatles or The Rolling Stones in 1977" clamaient - ou plutôt éructaient- les punks anglais des années 70 finissantes, prêt à faire du passé table rase, motivés à éliminer du paysage les grandes références fondatrices des années 60 et leurs successeurs, qui à jeter le bébé avec l'eau du bain. Ou plutôt : quitte à jeter Led Zeppelin avec Grand Funk Railroad, et Pink Floyd avec Emerson Lake & Palmer. Leur but quasi réactionnaire : revenir au bon vieux rock 'n roll des pionniers, redonner au rock une approche primitive, brute, et authentique : one-two-three-four, rythmiques binaires, approche Do-It-Yourself, son qui gratte (dans la lignée des Stooges cuvée 1967) et discours nihiliste. Sans parler du retour aux cheveux ultra-courts, loin des pilosités exubérantes du Floyd ou des Beatles dernière période. L'éternelle querelle des anciens et des modernes, Oedipe à la recherche d'un daron à occir, on a connu ça de tous temps: les jeunes rebelles s'opposants à leurs paternels, renvoyés au rang de dinosaures de la pop.
Avec le recul, le mouvement fit long feu, on ne pose guère plus l'unique album des Pistols sur les platines, et on a fini par se lasser du Clash ou des Stranglers. On a vieilli, on s'est résolu à voter Macron, à siroter des vieux Whiskey Single Malt et du thé Kusmi et on ne rechigne pas à ressortir de temps à autres sur la chaîne Haute FIdélité du salon un "Wish You Were Here" ou un "Love Over Gold", comme on déterrerait un grand Cru de Bordeaux de la cave, tout ce qu'il a été de bon ton d'abhorrer à l'ère des épingles à nourrices et des crêtes iroquoises.
Ces bons vieux Pink Floyd et Dire Straits, compatriotes des keupons sus-cités, donnent retrospectivement une belle leçon de postérité aux jeunes impétrants. Ils voulaient du rapide, du violent, de l'incontrôlé? Ils auront donc des morceaux à rallonge, des instrumentaux, des solos de guitare planante plein de virtuosité - quoique sans apports jazz chichiteux et toujours beaucoup de musicalité -, des parties de clavier inoubliables , tenues respectivement par Rick Wright et Alan Clark sur des Steinways, des Hammond B3, des synthétiseurs en tout genres (VCS3 Putney, Minimoog, Prophet...), des pianos électriques (Wurlitzer) avec ou sans effets... Et pourquoi pas aussi des saxophones (Dick Parry), des vibraphones (Mike Maineri de Steps Ahead), des effets sonores (bruitages...), des guitares Stratocaster au son clair (Shine On You Crazy Diamonds, Telegraph Road) ou avec effets wah-wah (Indutrial Desease), douze cordes (Wish You Where Here), dobro (Telegraph Road), flamenco,(Private Investigation, Love Over Gold)...
Les enfants, la récréation étant finie, tonton Mark , Roger et David vont vous apprendre ce que c'est que la grande musique... Comme adultes, d'ailleurs, il etait grand temps de s'autoproduire, de ne plus attendre les directives des maisons de production. Pink Floyd, premier surpris du succès planétaire de Dark Side Of the Moon souhaitait repartir sur de l'expérimental, avant e reveni à un format plus classique. La bande à Mark Knopfler aussi avait eu un gros succès commercial avec son précédent album, s'en était suivi la prise de contrôle totale de MK sur le groupe, avec un nouvelle direction artistique plus personnelle. Avec ses morceaux de 7 à 15 minutes, Love Over Gold les mettait à l'abri des hits parades (c'est ce qu'ils pensaient du moins) Faire ce qu'on veut , la musique qu'on a dans la tête, sans se soucier d'un éventuel succès commercial, voilà le point commun de ces deux albums. Le rock planant poussé à la perfection sur Wish You Where Here, un croisement improbable du rock progressif anglais et de songwriting dylano-springsteenien pour Dire Straits. Passons sur les quelques longueurs / lourdeurs inhérentes à l'exercice, sur ces deux albums, malgré la richesse instrumentale, le son est aéré, tridimensionnel, très travaillé, toujours au service du discours musical. Et les paroles ! Autre chose que Johnny Rotten. Le duo Waters/Gilmour élabore ses textes autour des thèmes de l'absence (notablement celle de leur fondateur Syd Barrett, perdu pour la cause après avoir dissous son cerveau dans les acides), l'aliénation du star system (Have a Cigar, Welcome to the Machine), etc.... Knopfler, auteur compositeur de tous les titres de Love Over Gold met à profit ses expériences de journaliste pour des titres à la grande force narrative (Telegraph Road) , littéraires tendance thriller (Private Investigations), introspection très dylanesque (It Never rains) ou protest song revisité (Industrial Desease).
Pour ce qui est du packaging, en bons professionnels de la profession, on veillera à ce que les pochettes soient anthologiques (artworks respectifs d'Hipgnosis et Michael Rowe).
Bien sûr toutes les tentatives analogues n'auront pas la même réussite, certains sombreront dans la grandiloquance et la boursouflure (ne seraient-ce que les prinipaux intéressés avec The Wall ou On Every Street). Ce n'est pas le cas de Wish You Where Here et Love Over Gold, deux monuments de rock "adulte" , introspectif, ambitieux, sincères et aussi d'une grande générosité. Les gosses, on vous a dit de ne pas couper la parole. Si c'est comme ça ce sera au lit sans dessert, je termine d'écouter Shine On You Crazy Diamond en éclusant mon thé Roiboos commerce équitable...
Fiche wikipedia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Wish_You_Were_Here_(album)
http://fp.nightfall.fr/index_153_pink-floyd-wish-you-were-here.html
http://www.leseternels.net/chronique.aspx?id=3078
http://fp.nightfall.fr/index_648_dire-straits-love-over-gold.html
http://clashdohertyrock.canalblog.com/archives/2012/03/06/14782910.html
Dire Straits - Telegraph Road live, en 1983
Pink Floyd, Shine On You Crazy Diamonds, live en 1990
Pink Floyd avec Roger Waters lors de la dernière apparition du groupe au complet- Wish You where here, live lors du live 8

