[CHRONIQUE] Haute tension (Led Zeppelin - I , 1969 / Neil Young - Everybody knows this is nowhere, 1969)
Il y a un moment où, non content de mettre les doigts dans la prise comme un certain Bob Dylan lorsqu’il entreprit de sortir une Stratocaster pour jouer du folk, certains petits futés ont décidé de pousser les potards au maximum, quite à cramer l’ampli et mettre les membranes des enceintes sur les genoux. Très tôt déjà c’était Ike Turner (Rocket 88) qui y est allé un peu fort du triphasé. Puis les Kinks (You really Got Me) s’amusèrent à vandaliser leur sono, lacérant le haut parleur à la lame de rasoir. A partir de là le signal était donné: les Cream et le Jeff Beck Group dépassaient le mur du son avec un volume sonore jamais entendu, sur des compositions à forte teneur en blues, au moment même où Jimi Hendrix expérimentait sur sa guitare tous les effets possibles (wah-wah, fuzz, distortion and co.). Cette approche « heavy » allait faire des émules, et d’abords chez les amoureux du blue. Jimmy Page, guitariste des Yardbirds, groupe de blues à la sauce brittone, transmute son groupe en Led Zeppelin. C’est la grosse claque. Dès le premier album, Page et ses acolytes envoient du bois, du steack, du pâté, en un mot : du lourd. « Blues progressif » qu’il appelle ça. Les titres les plus directs font l’effets d’un électrochoc : en plus du son énorme, bouillonnant et saturé de Page (Good Times Bad Times), Robert Plant chante comme un possédé (Dazed and Confused, How Many more times), John Bonham gifle ses cymbales et agresse ses toms (Good Times Bad Times, Dazed and Confused, How Many more times), tandis que John Paul Jones, le plus raffiné des quatre, passe de la basse à l’orgue (le très inspiré et bachisant You’re time is gonna come) et fait profiter le groupe de sa virtuosité et de sa science harmonique. La déflagration Communication Breakdown est un manifeste à lui tout seul : riff tranchant en ouverture, kick rentre dedans, tempo ultra nerveux, chant agressif, solo de guitare débridé… A l’époque de sa sortie, un son complètement nouveau dans le paysage babacoulisant de l’époque : on n’avait jamais pris dans la tête une telle violence sonore.
Même si les tritres les plus punchy fondent le hard rock et ses futurs avatars, la base reste le blues essentiellement. C’est particulièrement vrai pour les titres lents – Baby I’m gonna leave you, How Many more times, You Shook me et I can’t quit you baby (reprise du bluesman Willie Dixon), dans lequels on retrouve tous les plans du blues le plus pur, mais sur lesquels viennent se greffer une sauvagerie inédite.
Car la musique de Led Zeppelin, sauvage, elle l’est. Et d’autant plus redoutable que les Led Zepps sont maîtres dans l’art des dynamiques, des chauds-froids, des « arrête, non continue », alternant passages calmes, folk, acoustique, à des explosions furieuses (Baby I’m gonna leave you est l’archetype annonçant le célèbre Stairways to Heaven de l’album IV) . A cela il faut ajouter également les inventions géniales du sieur Page - le jeu de guitare à l’archet sur Dazed and Confused par exemple – et l’engagement vocal de Plant, qui donne tout.
Cette approche crue et distordue va donner des idées à d’autres groupes, plus proche de la musique country ou folk. Le premier à s’engoufrer dans la brèche et à pousser les VU mètre est certainement Neil Young. Sur Everybody Knows This Is Knowhere, il n’y a pas de doute, on est bien en territoire hillbilly : les guitares jouent comme des banjos (Everybody Knows This Is Knowhere), les gars chantent en mode feu de camp quand les chœurs féminins harmonisent en souvenir de la Carter Family (Round and Round), et les rythmiques sont cataclop cataclop à souhait (The losing end). On serait même en peine de classer l’album dans le bac «Rock » si sur trois titres Neil Young ne s’était pas surpassé en y allant franchement sur les décibels : sur le titre d’ouverture Cinnamon Girl, il a branché sa guitare Gibson, qu’il a réglée sur « destroy et crépitant » . Cette formule, qui débouchera des années plus tard sur tout le versant punk du rock américain (Husker Du, Pixies, Nirvana), Young y reviendra à plusieurs reprises avec son groupe Crazy Horse, sur des albums mémorables comme Rust Never Sleeps ou Ragged Glory, ce qui lui vaudra à la fois la bienveillance des punks et la reconnaissance du mouvement grunge, qui le reconnaitra comme son parrain. La chanson est franchement country dans la mélodie comme dans le thème, et le refrain fait un peu fête de la bière, mais on a jamais entendu un titre country sonner comme ça. Plus loin sur l’album sur les deux titres à rallonge où il croise le fer avec le subtil Danny Whitten , The Loner remet ça. Down by the river est une fresque de 9 minutes décrivant un crime passionnel, dans laquelle la guitare surgit comme une Winchester, tirant des rafales dans un long solo construit sur une seule note ( !). Sur Cowgirl in the sand (10minutes), Old Black instaure un climat dramatique, puis se lance dans des solos roides comme des barbelés, tournant à la chevauchée foutraque, après chacun des trois couplets, sur l’accompagnement impassible des fidèles Crazy Horse.
Sur ces deux titres, Young développe une approche de la guitare distordue et saturée qui rappelle bien évidemment Led Zeppelin à la petite nuance que si Jimmy Page se laisse souvent aller à étaler sa virtuosité (Good Times Bad times. How Many more times), Young reste sur des approches mélodiques et harmoniques simplissimes, mais d’autant plus expressives et émouvantes. Et malgré la tension, l’énergie voire la violence, on ne se lassera pas d’admirer, sur Led Zeppelin I comme sur Everybody Knows This Is Knowhere, l’excellente qualité de la réalisation : prise de son aérée, instruments en place, grain analogique, donnant à ces approches hardcore un son qui surprend sans fatiguer les espagnoles. On est là à des mégaparsecs des bouses que pourront servir certains groupes fanatiques de la compression (Metallica en est un bon exemple), qui confondent énergie et boucan, qui inonderont la production des années 80 et 90 de leur son métallique et criard.
D'autres chroniques :
http://fp.nightfall.fr/index_1238_neil-young-everybody-knows-this-is-nowhere.html
https://www.albumrock.net/album-neil-young-everybody-knows-this-is-nowhere-1535.html
https://www.musicwaves.fr/frmReview.aspx?ID=2803&REF=LED-ZEPPELIN_I
http://clashdohertyrock.canalblog.com/archives/2011/10/25/14600490.html
Led Zeppelin, Dazed and Confused, Live 1970, une version étirée comme à leur habitude. Ils se la pêtent un peu, mais ils savent faire se dresser les poils.
Neil Young, Down by the river, Live 1994

