[CHRONIQUE] Nuggets : bides devenus cultes (Love - Forever Changes, 1967 ; Big Star - Radio City, 1974)
Depuis la naissance du rock et de la pop, à toutes les époques, des artistes dont le talent d’exception aurait pu laisser prévoir une carrière extraordinaire ont du, par le jeu de circonstances défavorables, se contenter d’un succès d’estime, quand ce ne fut pas un quasi anonymat. C’est le cas des deux groupes de pop dont il est question aujourd’hui : Love et Big Star. Aujourd’hui heureusement sauvés de l’oubli par le culte que leurs vouent un grand nombre de successeurs, leurs carrières pitoyables n’eurent rien de contes de fée. Pourtant, pas de plus grand bonheur pour le mélomane ayant déjà une bonne base de la musique des années 60/70, croyant avoir fait le tour des grands disques de l’époque, que de tomber pour la première fois sur ces deux pépites que sont « Forever Changes « (Love, 1967) et « Radio City » (Big Star, 1974).
Le premier est un condensé de ce qui se fait de mieux en Californie en matière de pop psychédélique un an avant l’explosion du genre. C’est en quelque sorte le chainon manquant entre la folk ensoleillée des Byrds et le blues torturé et psychédélique des Doors (par ailleurs signés quelques mois plus tard sur le même label , Elektra). Le son est solaire, une base folk aux accents chicanos (trois guitaristes, excusez du peu), les suites d’accords raffinées, des mélodies claires ou troublantes comme le pacifique au large de Big Sur, portées par des voix et des harmonies vocales tout en délicatese, et une prises de sons stéréophonique hyperréaliste … Contrairement à ce que le nom du groupe peut laisser augurer, pas une trace de mièvrerie dans les textes, dont la plupart sont d’ailleurs assez indéchiffrables.
L’album s’ouvre avec Alone Again Or, ses arpèges de guitare flamenco et ses cuivres mariachi, sur fond de chœurs sixties, ses ruptures de tempi, ses nappes de cordes, un des plus inoubliables débuts d’album, pas moins. Suit « A House is not a motel », le chant concentré d’Arthur Lee, le solo idoine et sa section rythmique impeccable, « Andmoreagain », ballade plaintive et illuminée, comme un soir d’automne à San Francisco, puis « The Daily Planet », digne des Beatles ou des Who de la même époque. Habituellement à ce stade, un album faiblit. Ici, pas de baisse de régime : « Old Man » est une ballade acoustique chantée magnifiquement par Bryan MacLean, avec traits de violoncelle et petites modulations tout au long du morceau, « The Red Telephone » propose encore une mélodie à la fois alambiquée et ennivrante, à l’étrangeté mise en relief par quelques traits de clavecin et une fin hypnotique.
Si vous avez aimé Alone Again Or vous aimerez « Between Clark And Hilldale » : un des titres les plus géniaux des années 60… le mariage parfait du chant expressif d’Alrtur Lee, des cuivres éclatants d’une guitare extrafolk, avec en prime un solo d’anthologie. A écouter et réécouter, par tous les temps et en toute saison. Après il y a encore le baroque « Live and Let Live », ou le suave “The Good Humor Man”, ou etc, etc… jusqu’au magnifique final « You Set The Scene » que n’aurait pas renié le Pink Floyd période Syd Barrett.
Dans chaque composition, des petites astuces modales, des montées et des retenues, le tout dans un écrin symphonique (quels arrangements !) qui jamais ne vient écraser ni la voix d’Arthur Lee ni son jeu de six cordes en dentelles. Typiquement l’album à ressortir au début du printemps, lorsque les cerisiers fleurissent sur les campus de Berkeley ou Sacramento.
Chef d’oeuvre inconnu, Forever Changes n’atteint que la 154° position du Billboard, avant que le groupe, en banqueroute, ne sombre dans les addictions en tout genre, quand ce n’est pas dans les voies de faits (plusieurs de ses membres visiteront les pénitenciers du coin par la suite). La volonté des membres de ne pas partir en tournée contribuera à l’oubli dans lequel le groupe sombrera dès la sortie de leur chef d’œuvre, qui pointe pourtant aujourd’hui systématiquement dans le listes des meilleurs albums de tous les temps. Une gloire posthume pour un grand album de métissage pop , équilibré, flamboyant et fascinant.
Paru en 1974, véritable manifeste power pop, « Radio City » de Big Star ne connut pas un succès plus grand. Ce groupe américain, originaire de Memphis, formé par Alex Chilton et Chris Bell avait en effet tous les atouts en main : un son unique (héritier de la power pop des Who, mais totalement différent de ce que l’on pouvait entendre au milieu ds années 70), des instrumentistes hors pair, de l’énergie à revendre… Basiquement, power pop = mélodies imparables avec guitares saturées. La recette a fait florès plusieurs années plus tard à la fin des années 70 (The cars, Blondie, The Knacks) avant de devenir une composante du rock dit « indépendant » des annes 80/90 (des groupes aussi divers que REM , This Mortal Coil, the Posies ou Teenage Fanclub vouaient un culte à Big Star). A la première écoute on est d’ailleurs bien embarassé de dater l’album tant le son annonce celui de moult groupes des années 90.
Des pépites, Radio City en contient plus d’une, à commencer par « Back Of the Car » , une vraie claque, « September Gurls », emblématique du son du groupe, à la mélodie immédiate, ou « You Get What to Deserve », mon petit préféré (le pendant seventies de Between Clark And Hilldale de Love). Excellents aussi Oh My Soul, aux accents R&B, Life is white , son gimmick d’harmonica et son piano honky tonk déjanté, What’s Going Ahn et son final de guitare désespéré, Daisy Glaze et sa construction en deux parties (une calme, une énergique), Morpha Too, ballade déchirante au piano qui annonce furieusement Elliott Smith, etc…
Sur tout l’album, les mélodies sont subtiles, la rythmique débridée (ce jeu de toms de Jody Stephens, qui tient la comparaison avec Keith Moon), les guitares pêchues : Big Star opère une fusion inédite entre la pop anglaise des Beatles et des Who, et une touche R&B assez particulière (orgues Hammond, voix soul d’Alex Chilton – The Letter, c’était lui !). Une sorte de retour aux sources pour le rock, né à Memphis et parti exploser à Liverpool dans les années 60.
Comme l’album de Love, Radio City dut pourtant se cantonner aux bas-fonds des classements, pour une sombre histoire de mauvaise distribution. A cela la mésentente des deux fondateurs du groupe n’arrangea rien. Et puis la mode de l’époque était plutôt au prog rock et autre hard rock qu’à la pop même de gros calibre. Résultat , Chilton et Bell partiront en dépression (Bell décédant dans un accident en 1978). Après la période règlementaire de purgatoire « Radio City » , tout comme Forever Changes fait aujourd’hui l’objet d’un véritable culte, ce qui au vu de la qualité de ces albums, n’est que justice.
A lire : numéro spécial Les Inrockuptibles, 50ans du rock vol.2, les trésors cachés du rock.
Love, Forever Changes , album entier http://www.youtube.com/watch?v=Q1L11Y0I5E0
Big Star, Radio City, album entier http://www.youtube.com/watch?v=L1_iWyu1WUA
Love, Arthur Lee en live 2002 Maybe the People Would be the Time or betwwen Clark and Hilldale
Big Star, live 1974 You Get what you deserve

