[CHRONIQUE] Retours gagnants (Neil Young - Freedom, 1989 / Leonard Cohen - I'm you man, 1988)
Au tournant des années 80, la vie est dure pour les dinosaures du rock : « You better paint your face/No Elvis, Beatles, or The Rolling Stones/In 1977” …chante The Clash. Sale temps pour les icones, qu’il est de bon ton de déboulonner. D’autant plus que les disparitions se succèdent : après Marc Bolan de T. Rex, mort en 1977 (accident de voiture), en 1980 ce sont Bon Scott de AC/DC et John Bonham de Led Zeppelin qui périssent étoufées dans leur vomi après une soirée trop arrosée, succédant deux ans après à Keith Moon des Who, qui fit une overdose de médicaments anti-alcool… un comble. En 1’espace de quelques mois, ce sont John Lennon (décembre 1980) et Bob Marley (mai 1981) qui succombent, la page est belle est bien tournée. Coïncidence ou pas, la nouvelle vague de groupes anglais experts en synthétiseurs (Eurythmics, Police, Simple Minds…) est prête à déferler, tandis que les Madonna et Mickaël Jackson s’apprêtent à occuper les ondes (en particulier les chaines musicales style MTV). Les carottes sont cuites pour les dinosaures du prog rock : quand certains s’écharpent par avocats interposés (Pink Floyd) d’autres tentent un baroud d’honneur en virant soft rock pas vraiment du meilleur goût (Genesis, Yes, …). La plupart ne donnent plus signe de vie (Roxy Music après Avalon en 1982), ou se débatent avec des addictions en tout genre (Elton John).
Pour les autres piliers de la décennie précédente, ce n’est pas plus simple : perte d’inspiration se traduisant par des albums insipides (Stevie Wonder, Paul McCartney, Paul Simon, David Bowie, Lou Reed, Rolling Stones, James Brown, Dylan), ou ésotériques (Neil Young), disparition pure et simple des radars (Deep Purple, Big Star, Television, et même Kraftwerk )… Les seuls qui se sortent du marasme sont finalement Peter Gabriel, pris d’une crise de créativité durant toute la décénnie, les inattendus ZZTop qui ont su intégrer les synthétiseurs dans leur hard boogie, Bruce Springsteen qui aligne les best sellers dans des styles tantôt dépouillés tantôt chargés (Nebraska et Born in the USA), et les inénarrables Queen, toujours populaires…
Longue traversée du desert pour beaucoup, donc.
Le signal de la reprise, c’est peut être Tina Turner qui le donne avec son album Private Dancer (1984). A 45 ans passés, elle décroche des records de ventes avec les titres qui en sont extrait.
En 1989 , c’est au tour de McCartney de revenir sur le devant des la scène avec le réussi « Flowers In the Dirt » , dans le même temps que les deux canadiens qui nous occupent ici : Neil Young et Leonard Cohen, dont les albums respectifs « Freedom » et « I’m Your man » vont avoir un impact unique sur la décénnie suivante. Neil Young n’a pourtant pas chômé depuis son dernier chef d’œuvre (Rust Never Sleeps en 1979), gardant son rythme régulier d’1 album par ans. Seulement, le loner n’en fait qu’à sa tête , alternant du punk-rock, de la techno avant l’heure… Sa maison de production lui intime de reprendre la cap : il pond un album de pur country, puis se perd dans une série de disques surproduits sans grand intérêt. C’est donc une surprise lorsqu’il débarque le 30 septembre 1989 sur le plateau de NBC , hirsute, accompagné d’un groupe bodybuildé, pour assener « Rockin In the free world » a une assistance médusée. Le titre a été écrit à la suite de la chute du mur de Berlin : musicalement, il inaugure une ère nouvelle, rebondissant sur le son des Pixies et autre Husker Dü pour annoncer Nirvana, et grosso modo tout le son rock US des années 90 (Alice In Chains, Pearl Jam et autre Green Day).
L’album qui l’accompagne est aussi une renaissance pour Young , qui a retrouvé toutes ses facultés de songwriter : le tendu Crime in the City, chronique de la société post reagannienne , Eldorado, évocation de rapports monayés à la frontière mexicaine, sont construits comme de petits story boards cinématographiques, un peu à la Springsteen, avec un talent mélodique , une justesse du jeu de guitare et une dynamique en plus.
Musicalement, Freedom est très varié, avec des bribes jazzy (Crime in the City), des passages country-folk(Hangin’ on a Limb, The Ways of Love) ou hispanisants (Eldorado) , une ballade (Wrecking Ball, avec Emmylou Harris au chœurs) , et des orages électriques (Don’t Cry, Eldorado).
Le début d’une nouvelle période de création intense qui verront se succéder encore plusieurs formidables albums au début des années 90 (le grunge « Ragged Glory », 100% électrique ; le countrisant « Harvest Moon », 100% acoustique, et le mixte « Sleepin with Angels »).
Son compatriote canadien, Leonard Cohen, gloire folk du début des seventies, a également connu une période en demi-teinte. Son précédent album, « Various Positions » est passé complètement inaperçu, malgré la présence d’une de ses chansons actuellement les plus célébrées (Hallelujah). S’en est suivi un silence de quatre ans jusqu’à I’m Your Man, l’album du renouveau. Vocalement, Cohen, alors âgé de 54 ans a mué sous l’effet de l’alcool et du tabac et chante avec une belle voix de baryton, et toujours aussi peu de tessiture.
Musicalement, il va encore plus loin dans l’utilisation de synthétiseurs et autres boites à rythmes que dans son précédent album, puisqu’on n’entend que rarement autre chose qu’une bande son constituée d’un synthé style Casio, et d’une boîte à rythme bas de gamme (l’emblématique I’m Your Man); aux exceptions près d’un oud (Everybody Knows), d’un saxophone dégoulinant (Ain’t no cure for love)
Ce duo voix de basse à la limite du faux/synthé cheapos/rythmique pouet-pouet fait miracle pour porter les textes extra lucides et pince sans rire de First We Take Manhattan et Everybody Knows, ou le plus autobiographique Tower of song – sur l’acte créatif du songwriter.
En revanche, Cohen conserve sa touche personnelle dans l’utilisation de chœurs féminins (les superbes Jennifer Warnes –celle là même qui pousse la voix sur la VO de Dirty Dancing- et Anjani Thomas, sa future compagne), ses thémes fétiches (références à l’amour physique, la spiritualité, l’état du monde – avec une approche que l’on hésite à qualifier de cynique ou désopilante).
Comme pour l’album de Neil Young, Cohen rentre également en résonance avec une scène musicale en embuscade à l’époque, celle des auteurs du rock indépendant ( Lloyd Cole, James, The House Of Love, Nick Cave…) qui lui renverront l’ascenceur sur la très belle compilation « I’m Your Fan ».
A la suite de cet album, Cohen enregistrera des albums de très bon niveau pendant encore 30 ans, à rythme plus ou moins régulier, jusqu’à sa disparition en 2016. D’autres feront aussi un retour à leur meilleure forme : Lou Reed (New York), Bowie (Outside), Dylan (Time Out Of Mind), retour parfois plus éphémère.
D'autres chroniques : https://www.gutsofdarkness.com/god/objet.php?objet=7666
https://www.gutsofdarkness.com/god/objet.php?objet=11833
Le retour fracassant de Neil Young au Saturday Night Live : Rockin In the Free World (1989)
Everybody Knows (L. Cohen), en live 1988
Tower Of Song (L. Cohen accompagné de Jennifer Warnes), David Sanborn's show - 'NIGHT MUSIC 1988

