[CHRONIQUE] This is pop ? (XTC - Skylarking, 1986 et The Nits - In the dutch mountains - 1987)


Qu’est-ce que la pop ? Dès les origines, il y a malentendu. Est-ce de la musique de variété grand public, comme le soutiennent les américains, appliquant le terme à Frank Sinatra, Mickaël Jackson ou Madonna ? Où s’agit-il , comme le sous entendent les britanniques, d’un style de musique rock pratiqué par tous les artistes qui, s’inspirant des Beatles , ont donné une grande part aux mélodies et harmonies vocales ? De fait, quelques années avant le Rubber Soul des Fab Four – pierre fondatrice de la pop au sens anglais – l’industrie musicale US avait généré un grand nombre de vedettes calibrées reprenant l’instrumentation et les structures du rock’n roll et du rythm’n blues en l’édulcorant largement, avec pour mission de rattisser le public le plus large possible à grand coup de mélodies et d’harmonies vocales (Everly Brothers, Platters, Drifters et autres Coasters). Pour ce faire, tous les moyens sont bons : écuries d’auteurs compositeurs payés au mètre (Leiber/Stoller ; Dozier/Holland, Carole King…), matraquage radiophonique, tubes à la limite du mauvais goût. Souvent, c’est très artificiel, parfois on touche au génie (les girl groups de Phil Spector, et l’utilisation par ce dernier de tous les moyens d’enregistrements disponibles à l’époque).
Les Beatles reinventeront et redéfiniront le genre en ajoutant à leur génie mélodique et harmonique deux éléments : l’apport d’une instrumentation variée issue de la musique classique, du folklore et de la musique populaire, et surtout l’utilisation massive des techniques d’enregistrement dernier cri (tables de mixage 4 puis 8 pistes, stéréophoniques). De là, des milliers de groupes reprendront la grammaire musicale des Beatles jusqu’à ce jour. Rares ce qui atteindront le même succès (on peut penser à Pink Floyd ou Elton John), certains ne voyant jamais leur nom apparaitre dans les charts. Pourtant, tous reconnaitront faire partie de l’héritage pop.
Ainsi, parmi ceux dont le talent fut inversement proportionnel au succès, deux groupes européens formés dans les années 70 continuent à tracer le sillon , albums après albums : il s’agit de XTC (fondé à Swindon, patrie des cheminots britanniques en 1976 ) et des Nits (fondés en 1974 à Amsterdam ).
Parmi leur carrière pléthorique (12 albums pour XTC, 22 pour les Nits) deux joyaux se détachent, au cœur des années 80 alors entièrement tournés vers les synthétiseurs : Skylarking et In the Dutch Mountains.
Pour Skylarking, on peut clairement parler du disque que les Beatles auraient fait s’ils avaient été en activité à l’époque : mélodie macccartnesques (Ballet for a Rainy Day, 2:50 en apesanteur), intonnations lennoniennes (The Meeting Place), éffluves orientales (Grass), , trouvailles géniales (les bruits de cigales de l’intro Summer's Cauldron ), orchestrations magnifiques mais jamais tape-à l’œil (Sacrificial Bonfire), le tout avec un punch authentique (Earn Enough for Us). Parfois, Andy Partridge, la tête pensant d’XTC pousse encore plus loin l’expérimentaion, comme c’est le cas sur 1000 Umbrellas : un tourbillon de cordes emmenant une mélodie tarabiscotée aux harmonies complexes et aux ruptures rythmiques abruptes. De la pop en montagnes russes.
Pour autant, XTC n’a rien a voir avec un groupe de pastiches : les compoositions sont originales, et si la production fait parfois des clins d’œil aux sixties (les choeurs dignes de Sgt Pepper sur Season Cycle), ils restent discrets et le mixage peut être franchement eighties (That's Really Super, Supergirl) : les synthèse ne sont pas en avant, mais ils ne sont jamais très loins…
Comme dans bien des chefs d’oeuvres présentés sur ce blog, c’est encore un album d’une rare homogénéité, où même les morceaux les moins marquants à la première écoute révèlent des trésors cachés : exemple Mermaid Smiled et sa combinaison de glockenspiel , de guitare folk et de percussions...
Enfin, en apothéose, Skylarking fut réédité avec en fin d’album Dear God, chef d’œuvre mélodique aux paroles athéistes radicales.
Dear God, hope You got the letter
And I pray You can make it better down here
I don't mean a big reduction in the price of beer
But all the people that You made in Your image
See them starving on their feet
'Cause they don't get enough to eat
From God, I can't believe in You
Dear God, sorry to disturb You
But I feel that I should be heard loud and clear
We all need a big reduction in amount of tears
And all the people that You made in Your image
See them fighting in the street
'Cause they can't make opinions meet
About God, I can't believe in You
(...)
Pour les Nits, l’album d’introduction c’est In the Dutch Mountains. Il ouvre pour les Nits une période très créative bien résumée dans le live Urk. Reprenant à leur compte la savoir faire des Beatles, ils l’envoient sur les voies ferrées continentales, toujours plus à l'Est, ou plutôt vers une mythique Mitteleuropa faite de quais de gare, de sapins, de pistes cyclables et de lacs gelés… Ainsi dans In A plane/Das Mädchen in Pelz
You told me you were falling
Out of the highest tree in the world
In a plane flying to Helsinki
Somewhere in a forest
A tree is falling down
L'album s'ouvre sur un trio imparable : In the Dutsch Mountains, le tube des Nits, JOS Days , rockabilly acoustique et le très beau Two Skaters, lent et orchestral, probablement leur plus beau titre. Dans ces trois titres règne une atmosphère batave, JOS Days évoquant la tradition footbalistique néerlandaise, comme Two Skaters évoque à la fois le patinage et le Velvet Underground
Two skaters on an icecream floor
And one of them fell on the ground
This is what she has been waiting for
Till one of them fell down
Your sister in Canada
Is sending a gun and one pair of skates
The gun is not real, the shoes are too large
You load it and wait
Two skaters on an icecream floor
And one of them fell on the ground
This is what she has been waiting for
Till one of them fell down
Your sister in brown shoes
Is walking down the street as it begins to snow
Your sister in Montreal
Is sending an LP of the Velvet Underground
We're steaming the walls of your brothers old room
Peel slowly and listen
Two skaters on an icecream floor
And one of them fell on the ground
Mais In the Dutch Mountains contient bien d'autres perles : The Swimmer, ballade piano/voix annonçant l'album Ting de 1992, Oom-Pah-Pah , comme un titre répétitif à la Kraftwerk joué sur instruments acoustiques ... Souvent, sous les mélodies typiquements "pop" les ambiances et instrumentations nous renvoient à la musique moderne européeenne, comme un Mahler (les bois et la fanfare dans Mountain Jan) qui aurait digéré les Beatles. Comme dans la plupart des disques des Nits on sent une jubilation à expérimenter des sons, des textures, ou des rythmes tout en restant dans le format de la chanson, quand ce n'est pas de la comptine.
On trouve dans la plupart des notices consacrés aux Nits la phrase suivante : "Le secret le mieux gardé de la pop se trouve aux Pays-Bas: depuis près de trois décennies (Telerama)". C'est o combien vrai, mais probablement partagent-ils ce titre avec XTC, dont la trajectoire fut si semblable.
Skylarking : chronique ici http://www.allmusic.com/album/skylarking-mw0000650999 / en écoute ici http://www.deezer.com/fr/album/302148
In the Dutch Mountains : chronique ici http://www.allmusic.com/album/in-the-dutch-mountains-mw0000737225
XTC : le clip génial de Grass
XTC : Dear God, et ses paroles pour le moins caustiques
The Nits - In the Dutch Mountains (Live, 1988)
The Nits - Two Skaters, leur chef d'oeuvre (live 1988)