[CHRONIQUE] Art'n rock, les enfants du Velvet (The Stooges - Fun House, 1970) (Television - Marquee Moon, 1977)

C'est parfois dans le rock le plus basique et crasseux, dans la banlieue de Detroit ou les quartiers de New York, qu'on peut trouver ce qui peu ou prou s'apparente à de l'Art (noter le "A"). Deux exemples , deux OVNIs des seventies : Fun House du groupe The Stooges (1970) et Marquee Moon, de Television (1977). Deux incontournables, diablement difficiles à chroniquer.
"Fun House" d'abord. Un "putain de disque de rock n roll" aurait dit Philippe Manoeuvre - qui n'est pourtant pas mort. Volcanique donc sulfureux. Magnétique et poisseux. Est-ce de la violence ou de l'agressivité pure? J'opterai plutôt pour le terme Energie. De l'énergie à revendre, à profusion, à faire passer du Red Bull pour de l'Oasis. L'enchainement des titres "Down On The Street", "TV Eye" sont autant de claques pour l'auditeur. Iggy Pop éructe plus qu'il ne chante, Ron Asheton fait cracher le fuzz à ses six cordes, son frère Scott martèle une batterie en fonte de plomb, tandis que Dave Alexander invente le pogo avec des lignes de basse paléolithique ... Rien à voir avec du hard rock: c'est plutôt une espèce de rock nihiliste, évolution monstrueuse du rock "garage" des années 1960, avec influence Velvet (évidente sur "Loose"). Un disque révolutionnaire , mine de rien. Probablement le premier disque punk : l'évidence saute aux oreilles à l'écoute de "1970" , titre prophétique. Mais le malentendu serait de limiter cet album à un premier manifeste punk: il vaut plus que celà. Un recueil de rocks bruts, joyeusement suramplifiés , de chansons bruitistes ("LA Blues") , de plages hallucinées ("Dirt"), de déflagrations, avec un zeste de free jazz ("Fun House") lorsque surgit un saxophone s'exprimant en bribes de lignes atonales et destructurées. Avec Fun House The Stooges font passer le garage rock à l'ère industrielle.
Quelques années plus tard, Television atteint aussi le chef d'oeuvre avec l'album Marquee Moon. Cette fois les références artistiques sont clairement assumées : on ne prend pas impunément le pseudonyme de Tom Verlaine... La encore pour ce disque, il y a maldonne: considéré comme un des disque fondateurs du punk, parce qu'un des fondateurs du groupe (Richard Hell) partit en Angleterre exporter la mode des T shirst déchirés et des épingles à nourrices, les titres du disques sont à des années lumières de l'écurie McLaren.
A témoin: il y a plus d'accords joués sur n'importe quel titre de Marquee Moon que dans toute la discographie des Sex Pistols. Les deux guitaristes (Verlaine et Lloyd ) sont en effet de fines lames: solos lumineux (Friction), riffs d'anthologie (See No Evil), constructions à étages (Marquee Moon, Torn Curtain), descentes d'accords chiadées (Venus) , s'enchaînent sans jamais tomber dans le démonstratif et le prétentieux. Rien à voir avec Dire Straits ou King Crimson, donc. Et tout comme pour Fun House, si c'est bien du rock, les structures jazz ne sont jamais très loin (comme Iggy Pop, Verlaine est un grand fan de Coltrane, et ça s'entend).
Television crée un son bien particulier, aidé par la voix haut perchée et souvent paroxystique de Verlaine : le chaînon manquant entre le son brut du Velvet Underground et les recherches à venir des Talking Heads , au hasard. A ranger d'urgence dans la discothèque idéale, à côté de Fun House, précisément.
Chronique de Marquee Moon : http://www.gutsofdarkness.com/god/objet.php?objet=7580
Chronique Fun House : http://blognrock.canalblog.com/archives/2011/10/29/22507843.html
The Stooges, album Fun House intégral:
The Stooges - TV Eye , live 1970
The Stooges - 1970 live 2012 . Le titre n'a pas pris une ride... Iggy oui !
Television - Marquee Moon (live 1978)
Tom Verlaine - Venus (live 2011), un petit côté Dauerstudent.